Léopold et la Princesse

 Léopold

 et la Princesse






  Voilà une éternité que je suis dans cette salle d’attente. Un gamin qui se trémousse comme s'il avait les vers distrait un moment mon attention, mais la langueur alourdit mes yeux.

 Sans doute par association d'idée, me vient l'image d'un petit garçon. Il se tenait ici, à la place que j’occupe. Pour tromper l'attente, je laisse mon esprit continuer à vagabonder et lui imaginer une histoire...







  À l’école, rien ne va pour Léopold.

Il n’est même pas content de rentrer à la maison car chez lui, ça ne va pas non plus. Sa mère, depuis que le père est parti, a le visage fermé et lui parle à peine. Vu les disputes incessantes qui éclataient, ce départ lui semblait être une bonne chose, mais il a vite déchanté car pour un oui pour un non, c’est désormais à lui qu’elle s'en prend. Cependant, sentant son mal-être, il essaie d’être patient et attentionné.
 N'ayant pas les moyens de s’habiller comme ses camarades et n'invitant jamais personne à la maison, il est mis à l'écart. Du fait, il n'a aucun ami à qui parler. Quelle idée aussi de s’appeler Léopold !

 « Ah, vivement que je sois adulte ! Je serai autonome, et puis je pourrai m’imposer. »






 Aussi, lorsqu’à l’école le maître a parlé des chevaliers, Léopold a senti son âme « respirer ». C’est à cette époque qu’il aurait dû naître ! Pas d’école, des combats à l’épée, un titre de chevalier ou de capitaine pour les plus valeureux…





  Un matin, Léopold s’évanouit inexplicablement.

 Dès les premiers examens une tumeur au cerveau est décelée, et son développement surprend tout le monde.





  Le garçon est hospitalisé immédiatement. Dans son grand lit tout blanc il fait un rêve magnifique.



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éopold se promène dans un bois. Ce bois se nomme "le bois des Pendus". Comment le sait-il ? Mystère. En tout cas, c'est tout à fait le genre d'endroit qu'il recherche lorsqu'il a besoin de s'isoler du reste du monde. Il y a même un ruisseau ! Et... oh !
 Voici qu'au bord de l'eau il aperçoit une jeune fille. Étrangement accoutrée, assise sur un pierre moussue, les jambes enserrées dans ses bras.
 Elle ne l’a pas entendu ; bercée par le chant de la petite chute d'eau en amont, elle est absorbée dans ses pensées. Il s’assoit non loin d’elle, afin de ne rien perdre de l’image enchanteresse de ce profil découpé par les reflets scintillants.
 Se sentant sans doute observée, la jeune fille tourne la tête et pousse un petit cri de surprise. Sortis d'on-ne-sait-où, deux hommes surgissent alors, une lourde épée à la main. Léopold, ahuri, n'a même pas le réflexe de se lever. De plus, le regard partagé avec cette jeune fille l'a figé. Quelque chose, il n'en peut douter, est passé dans ce bref échange.
 Se sentant saisi par le collet, il se retourne et jette son poing de toutes ses forces. Un voile se déchire, et le clair-obscur du sous-bois fait place à la lumière crue d'un néon.





 Son bras jaillit de la fraicheur des draps et fend l'air surchauffé de la chambre.

 - Eh bien, tu as le sommeil agité ! le gronde l’infirmière qui n’a eu que le temps d’esquiver. Tu prendras ta température.

* *

 Hanté par sa vision, chaque soir et à chaque sieste désormais, le garçon essaie, contre toute logique, de retourner à son rêve.
 Face aux échecs répétés, il tente de se conditionner : les yeux fermés, il visualise les frondaisons, le ruisseau, se laisse bercer par son chant et celui des oiseaux...
 Mais rien n'y fait, et cela l'agace tant que si au cours d'un rêve il se rend compte qu'il n’est pas au bord du ruisseau, il se réveille.

* *

 C'est l’anesthésie de sa première intervention qui renvoie enfin Léopold au milieu de sa chère végétation.



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es yeux grands ouverts il reconnait immédiatement le bois des Pendus. Fou de joie, il se précipite sans hésitation vers le ruisseau et son cœur bondit en apercevant la petite cascade.
 La demoiselle est là ! Chose curieuse, son doux visage ovale encadré de ses nattes d'un noir de jais n’est pas tourné vers le ruisseau mais vers le bois. Comme si elle attendait quelque chose venant de là...

 Et voici que son regard s’éclaire en l’apercevant ! Le cœur du garçon s’emballe. Comment est-ce possible ? Une dame ne peut accorder une quelconque attention à un vilain ! Pourtant, pas de doute, c’est bien sur lui que se pose le regard si doux. D'ailleurs, à son approche (délicate) elle ne fait pas un geste pour s'enfuir. À quelques pas, il s’assoit, doucement, sans la quitter des yeux. En tremblant de peur de se réveiller, il prononce dans un murmure :

 - Bonjour... Je m’appelle Léopold.
  « C’est un peu bête, non ? ajoute-t-il
 - Non, c’est un beau prénom (Dieu, quelle jolie voix).
 - Ah ? fait-il en sentant son cœur se décrocher.
 - Viens-tu souvent par ici ?
 - Pa... parfois. Le seigneur d’Olincourt nous loue la ferme des Hauts Prés, de l’autre côté de ce bois (Léopold se demande comment il sait tout cela).

 Ayant décrit sa modeste condition, le garçon baisse les yeux, et tombe en admiration sur les mains de la jeune dame.





 - Et... vous, c’est comment votre nom ?

Un lourd galop de chevaux lui répond. Le temps de se lever pour situer leur provenance, le voilà entouré de quatre hommes d’armes.

 - Qui es-tu maraud et que fais-tu dans les bois du roi ? aboie le premier.
 - Connais-tu le sort des braconniers ? enchaine le second.

L’épée tendue vers sa poitrine laisse Léopold sans voix.

 - Je t'ai déjà vu, toi. Et voilà que tu oses adresser la parole à la Princesse Sonia !
 - Laissez D’Agantière, ce jeune homme s’était perdu ; il ne faisait que me demander son chemin.
 - Son chemin ! Princesse, votre père serait…
 - Il suffit. Va mon brave, et ne t’égare plus.

Tandis que le jeune garçon bredouille, la pointe de la forte épée touche son plexus. Il se recule vivement, trébuche et… tout bascule.





 A moitié hors du lit, battant des bras, il rattrape de justesse la pendule surmontée d'un Mickey joyeux. Elle indique 5 heures. Le jour n'est pas levé. À la lueur de la veilleuse qui baigne la chambre, le jeune garçon inspecte sa poitrine, s'attendant à y trouver une perle de sang. Il n'y a rien.
« Ce n'était qu'un rêve. Un simple rêve ! Un stupide rêve !
 « Et me revoici dans le cauchemar, gémit-il en regardant autour de lui.

La princesse Sonia - au moins connait-il son nom à présent... -, comme elle a pris sa défense ! Léopold en est éperdu de reconnaissance… et d'amour.
« Ah, je DOIS la retrouver ! Au plus vite ! »
Mais le capitaine des gardes, ce D’Agantière, l'a vu assis près d'elle. Et lorsqu'elle s’est interposée, il y avait de la jalousie et même de la haine dans ses yeux.
« S’il me revoit il me tuera, c'est certain.

 - Y'M'FAIT PAS PEUR !




 - Ah, tu es réveillé, dit Annie, la jeune infirmière en entrant. Après qui en as-tu cette fois ?
 - Hm, grogne Léopold incommodé par la lumière des néons.
 - Encore un vilain rêve. C’est fréquent après une anesthésie. Ça va ?
 - HMMM, répète-il en s’extrayant des draps.
 - Lève-toi doucement.




 Le garçon s'appuie contre la porte.
 - Tiens, avant de partir en vadrouille, avale ce cachet pour ta tête. Fais quand même attention, ne t’éloigne pas. Je te mets le thermomètre sur ta table de nuit, tu penseras à prendre ta température.
 - Oui m'man, minaude-t-il.

 Léopold consulte le couloir. Prendre à droite ? à gauche ?

« Allez, la salle d’attente ! »

À droite, donc. En chemin, machinalement il regarde les tableaux. Les portraits le suivent des yeux tandis qu'il longe le long corridor.




 S'installer dans la grande salle d’attente lorsqu'il n'y a personne est une diversion qu'il s'offre de temps à autre. Le garçon prend des poses de visiteur, en simple visite. Il s'assoit, se lève, fait mine d'attendre son tour. À la fenêtre il observe le parking deux étages plus bas, et la ville au loin. Les lumières, les premiers phares. Les gens rentrent chez eux, ou vont travailler, ou vont faire des courses...





 Dans le couloir le reconduisant à "ses appartements", il remarque quelque chose d’insolite. À cette heure, d'ordinaire, les portes de chambres sont fermées. Celle de la 14 est entrebâillée.

« Elle doit avoir été vidée, se dit-il en risquant sa tête à l’intérieur.

 - Entre !

De surprise, Léopold se cogne au chambranle, ce qui a pour effet de déclencher un petit rire clair. C’est donc une fille qui est ici. Son visage de souris dépasse des draps sagement remontés. Elle est pâle et amaigrie.

 - Allez, entre ! répète-t-elle avec un air de complicité.

Troublé par cette voix, le garçon s’approche. Soudain ses phalanges blanchissent en serrant le pied de lit.
 Ces grands yeux bleus qui l'observent... Bien qu’auréolés de cernes grises... ce regard, bien que brûlant de fièvre...
Un nom tremble sur ses lèvres, mais il ne le prononce pas.

 - Que faites-vous là, jeune homme ?
 - Heu, rien…

L’infirmière en chef le pousse gentiment dehors tandis que les regards des deux jeunes gens s’accrochent l’un à l’autre. Lorsque la porte se referme, il croit entendre dans son dos : « Le pont... »




« Hou-là, ça ne s'arrange pas, moi. Je deviens complètement zinzin, s'inquiète-il en s’éloignant de la chambre. Voilà que je vois Sonia dans l'hôpital ! La fièvre ? Ma maladie qui évolue ?
 « Ce mal de tête... Je vais prendre mon cachet.

* *

 Léopold passe désormais souvent devant la porte de la jeune fille... sans plus jamais trouver l’occasion de faire un brin de causette. Quand sa porte n'est pas close, il y a tant d’agitation et de vas et vient que la chambre évoque plutôt une ruche.

 « Ce doit être grave, ce qu'elle a...




 - Tu as de la visite, chantonne Annie.
Juste derrière elle, sa mère est là.
 - Alors, tu vas mieux mon Léo ?
C’est davantage une prière, une supplique, qu'une question. D'ailleurs son sourire radieux ne peut cacher ses yeux fatigués. Le docteur Renzo, fidèle à ses principes, lui a laissé peu d’espoirs sur la chimiothérapie engagée. La tumeur a migré vers les reins « ...Mais attendons les résultats de la dernière intervention. »
 - Mais oui, m’man. T’en fais pas.
Après un échange de banalités et le lot habituel de recommandations, la maman s’en va, brisée par son impuissance.

Le père vient le voir aussi de temps en temps. Sous des airs goguenards, sa souffrance devient perceptible. Parfois leurs visites se télescopent. L'homme et la femme font alors un effort pour se supporter. Les premières minutes, puis immanquablement un accrochage survient.

 « Cesse donc de le fatiguer avec tes questions ! Qu’est-ce que tu as été lui apporter là ; on t’a dit cent fois qu’il ne devait pas manger n’importe quoi. Faut toujours que tu… » etc. etc.




 Aujourd'hui il n'est pas passé, et Léopold raccompagne sa mère jusqu’à l’accueil. Elle est toute souriante, mais il sait que ce n’est qu’une façade, et quand il s’en retourne vers sa chambre il est comme détruit de l’intérieur. Le désespoir de sa mère casse le pauvre courage qu’il parvient à se forger entre deux visites. Léopold n’a que faire de l’avis du médecin, ni de la confiance qu’il affiche. Il sait qu’il va mourir, mais il hausse les épaules.
« Ils me mettent la trouille avec leurs messes basses ; moi je suis sûr que la mort c'est pas si terrible. Quand l'autre jour je me suis senti partir, c'était super ! Je ne sentais plus rien... j'étais bien. »

En retournant à sa chambre, Léopold fait le tour du couloir pour passer devant celle de sa compagne d’infortune. Une infirmière en sort, laissant la porte entrebâillée. Il y glisse un œil.
La malheureuse a disparu sous les tubes et l’enchevêtrement de perfusions.
 - Comment va-t-elle ? demande-t-il à l'infirmière qui revient.
 - Ne t’en fais pas mon petit, elle va bien, lui ment-elle en repoussant doucement le battant.

Le jeune garçon n’a plus que le numéro de la porte à observer. Mais il en est sûr, malgré sa tête enrubannée et ses tuyaux dans le nez, le regard bleu lui a souri.




 17 heures

 La soirée est longue... Comme toutes les soirées ici depuis des mois.

 Léopold fait les cent pas devant la fenêtre. Il ne peut plus lire, l'étau qui est dans sa tête lui serre les yeux. Il ne peut qu'attendre la nuit, le meilleur moment de la journée. Le jour, il somnole, mais c'est la nuit qu'il a le plus de chances de faire des rêves profonds... Ceux qui le projettent dans le bois au ruisseau enchanteur. Les yeux sagement fermés, il songe au regard de la fille du 14 tandis qu'ils se séparaient. « Pourquoi a-t-elle parlé d’un pont ? »

* *

 « Pourquoi appelle-t-on ce bois, le bois des Pendus ? » se demande le garçon en observant ses sabots de paysan écraser les fougères roussies et les châtaignes éclatées.




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ais... je suis dans mon bois !

Les dernières feuilles ocre se découpent dans le ciel bleu.
« On a donc changé de saison...?! »
 Léopold se dirige vers une trouée. Il entend le ruisseau ! Fébrilement son regard cherche Sonia. Le ruisseau est bien là, oui, mais pas la princesse.

« Parce que tu crois qu’elle n'a que ça à faire qu'à t’attendre, toi le paysan aux pieds nus ! »

À pas lents, Léopold remonte le cours d’eau.

« C'était pourtant bien ici... » se dit-il en reconnaissant la petite cascade.

Une voix derrière lui le fait sursauter.

 - Enfin, te voici !

Il se retourne d'une pièce et c'est une vision enchanteresse qui l'accueille. Sonia est là. Elle lui sourit. Curieusement, elle n'est pas habillée en princesse mais drapée d'une sorte de chemise de nuit blanche. « Peu importe, c'est la plus belle ! »
 - Je n'ai pas pu venir, je... n'y arrivais pas, répond-il en jetant des regards alentour. Oh, je voudrais tant rester ici, près de toi.
 - Cela viendra.
 - C'est vrai ? balbutie le jeune garçon.
 - Le pont, commence-elle en s'approchant de lui.
 Sa main, sa douce main effleure la sienne.

 À ce contact, Léopold se réveille brusquement.




 - Oh pardon ! s'exclame Annie. Je préparais ton cachet, je ne voulais pas te réveiller.
« Ah ! peste intérieurement le garçon en se tournant rageusement de l'autre côté pour se rendormir. Qu'est-ce que j'en ai à faire de ses cachets ! Quelle gourde cette nénette ! »




  Les journées sont interminables. Et impossible de retourner dans le rêve !

« Elle doit m'attendre ! se torture Léopold. Elle n'a rien dû comprendre en me voyant disparaitre ! »

Pour détacher ses pensées d'un tourniquet infernal, il les oriente vers Laëtitia, la fille du 14 (son prénom figurait sur la feuille de soins au pied du lit).




  En phase terminale, dans sa chambre individuelle, la jeune fille pense également à lui. Brusquement elle grimace. Une douleur atroce de nouveau la submerge. Les paupières pressées, elle attend que ça passe.
 Sa vue se trouble de temps à autre, mais c'est sa tête rasée, pudiquement couverte d’un châle léger, qui la gêne le plus. Enfin, surtout lorsque ce jeune homme passe la voir...
 Elle aimerait lui offrir le plus beau des visages. Si elle pouvait lui parler, elle lui dirait le bonheur qu'elle ressent quand elle le retrouve en rêve.
« Si tu veux te couvrir de ridicule... »
En effet, curieusement, depuis deux semaines, elle fait un rêve récurent. Il parait que c'est très rare et que cela annonce quelque chose.
« ... ou un effet des abrutissants qu'on te fait avaler. »

 Elle se voit en princesse, d'une grande beauté, dotée d'une chevelure interminable. Une princesse qui fait le désespoir de son brave homme de père parce qu'elle repousse tous les jeunes gens qu'il lui propose (à commencer par le bouillant capitaine de la garde), alors qu'elle, songe à ce jeune paysan qui a l'air si gentil et qui a tout de suite fait battre son cœur... Mais annoncer à son père un tel choix est inenvisageable.
 Jusque là, elle pouvait se dire que son rêve - récurent ou pas -, ne faisait que puiser dans les histoires qui la berçaient enfant. Mais ce qui entretient aujourd'hui en elle l'incompréhension, et en même temps la trouble profondément, c'est que le jeune garçon qui est passé la voir après son premier rêve (il n'a donc pas pu l'avoir influencé), a le visage et la retenue de ce paysan.
« Ma pauvre fille, ton traitement pour la tête te fait confondre tes rêves, les jours et la réalité. Es-tu bien sûre de n'avoir vu ce garçon qu'après ton rêve ? » lui glisse perfidement son subconscient.




  La jeune fille presse un peu plus les paupières, pour écraser une larme de dépit. Mais elle laisse les suivantes couler librement tandis qu'elle se repasse pour la nième fois la fin du rêve merveilleux, tel qu'il lui est apparu la semaine passée :


Avec son amoureux, elle franchit un pont. De l'autre côté, tout est possible. Il n'y a plus ni princesse ni manant, plus d'hôpital ni de souffrances ; juste deux jeunes gens qui s'aiment. Elle lui parle, prend sa main, et en sautillant, l'entraine à travers d'immenses prairies couvertes de fleurs...



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ette nuit Léopold a retrouvé la princesse. Leur bonheur est immense. Au bord du ruisseau, la main dans la main, ils regardent s'écouler l'eau, laissant s'écouler le temps...

Puis ils ont entendu les gardes. D’Agantière allait les surprendre, alors la mort dans l'âme, ils ont dû se séparer.






 Le cancer de Léopold n’est plus opérable. Pour les médecins, chaque jour de vie est un jour de gagné. Au fil des semaines, à force de se croiser, unis dans la même peine, insensiblement, ses parents se rapprochent. De plus en plus souvent, au grand bonheur de leur enfant, ils se parlent, sans s'accrocher. Parfois avec douceur, et même une certaine tendresse.




 Un soir de janvier, Léopold dit à sa mère « qu’il va être enfin libéré ».

N'osant comprendre, elle demande de quoi.
 - J'aimerai partir maman.
Le père et la mère se regardent, espérant avoir mal entendu. Mais leur fils insiste.
 - Tu veux bien me laisser partir ?
La maman soupire, relève la tête et le regarde longuement. Ses yeux s'emplissent de larmes. Elle va pour lui dire qu'il peut encore, qu'il peut toujours se produire un miracle.
Mais y croit-elle ? Or pendant ce temps, son fils souffre ; de sa maladie, d'être là. Elle comprend ce besoin, son envie de... « partir ».
En silence, il prend sa main, la presse. Elle accepte d'un interminable abaissement de paupières.
 - Ne sois pas triste, je serai heureux de l'autre côté. Je te le promets.

De l'autre main, il prend celle de son père, puis ferme les yeux. Ils demeurent un long moment ainsi. L’homme et la femme sentent la chaleur des mains de leur enfant. Une sorte de courant passe de l’un à l’autre à travers elles.
 L'instant est unique. À un moment ils se regardent, étonnés. Leurs yeux se disent :
« Ce que nous avons pu être stupides. La vie est fugitive. Il faut nous aimer. Maintenant, et toujours. L'amour est tout. »




 Quel étrange sommeil s'est emparé de Léopold tandis qu'il tenait les mains de ses parents ? Il a l'impression d'être là... sans être là. À la fois fondu en eux, et s'en détachant.
 Il retire ses mains mais... elles ne bougent pas. Il se lève du lit, mais son corps reste immobile. Telle une vapeur légère, il s'éloigne en le regardant.





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l'entrée de la chambre, il voit le bois du Pendu, baigné de lumière, et le ruisseau... Comme s'ils avaient toujours été là. Et aussi, juste un peu plus loin, un pont enveloppé de brume.
« Je ne l'avais jamais remarqué... »
Joyeusement Léopold s'y dirige, puis s'arrête net. Il sait soudain, de façon certaine, que s'il le franchit il ne pourra plus revenir en arrière.
 Il se retourne. Son corps est toujours là, immobile, comme mort. Mort ? Comment sa mère supporterait-elle cela ?
 Les mains de ses parents sont encore dans les siennes. Dans leurs cœurs il perçoit un amour naissant, fait de sollicitude, d'attentions, de patience, de concessions. Un amour qui n'a rien à voir avec la relation distante et égoïste qu'ils entretenaient. Un évènement proche lui est dévoilé : un enfant va venir.
 Souriant de plaisir, le garçon se tourne de nouveau vers le bois. Laëtitia est apparue de l'autre côté du pont. Elle a retrouvé ses longs cheveux châtains, son teint est frais et ses grands yeux bleus rayonnent de bonheur.
 - Tu étais Sonia... Je le savais.
Léopold franchit le pont et la rejoint en bondissant. Leur regard est un interminable échange d'amour. Aucun mot n'est nécessaire. Soudain, en riant, la jeune fille le tire par la main. Le garçon hésite, regarde encore ses parents.




 L’infirmière qui a pénétré dans la chambre s'immobilise. Elle a compris. En se retirant discrètement, elle cherche des yeux des fleurs. Il n’y en a pas, et pourtant un parfum subtil embaume la pièce.

* *

 Léopold peut s'éloigner, il sait que ses parents ne se quitteront plus. Ils vivront dans l'amour et le souvenir de cet enfant qu'ils n'ont jamais compris, mais qui leur a pardonné. Ce parfum en est la preuve.






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aëtitia, radieuse, entraine son ami vers les immenses prairies couvertes de fleurs qui s'ouvrent devant eux.






 - 351 !

 -  Quoi ??

J'ouvre les yeux et vérifie précipitamment mon ticket. Mon numéro est le 352, c'est bientôt mon tour. Je consulte ma montre : j'ai dormi un quart d'heure.
Pas plus ? Étrange rêve... Je me lève, pour marcher un peu, secouer mon trouble.





 En fait, je n'ai pas l'impression d'avoir rêvé. C'est plutôt comme si... Bon ! Bizarre... En passant devant l'accueil, voyant que personne n'attend, impulsivement je demande à l'hôtesse :


 - Vous... n'auriez pas accueilli récemment en soins intensifs un petit garçon ? Léopold...

À peine ma question posée, j'en mesure le ridicule. Bon Dieu, qu'est-ce qui m'a pris ?!

 - Léopold... C'est pas un prénom courant. On a traité un Léopold pour une tumeur le mois dernier. Malheureusement, il...
 « Vous êtes de la famille ? demande brusquement la jeune femme en se ressaisissant.

 - Un ami, un collègue du père de… Merci mademoiselle, excusez-moi.





 « Léopold ! sacré coquin, tu dois bien rire, c'est comme si je te voyais !
 « Tu as donc bien existé, et souffert ici même...

 Je réfléchis à cent à l'heure.

 « J'ai dû m'assoupir sur l'un des sièges sur lesquels tu passais tes interminables soirées. Et toi, tu as glissé tes souvenirs dans la perméabilité de mon demi-sommeil.

 Hum ! Pourquoi ferais-tu cela ?

 « Pour que je raconte ton histoire ! Pour que les parents qui ont perdu un enfant...

 « Mais Léopold, personne ne la croirait ! Et puis comment veux-tu... Ah ! Peut-être sur le blog que j'ai sur Internet... »




 Je me lève de nouveau. C'est le jeune garçon qui m'observe à présent. Je dois paraitre bien agité.

 Agité !? Mais... depuis tout à l'heure, je marche sans boiter !! Je n'ai plus besoin de passer de radio pour cette entorse, je ne la sens plus ! Mon pied gauche a retrouvé sa mobilité, c'est incroyable !




 Tandis que je descends souplement les marches de l'hôpital, le bruit de la circulation, l'agitation, me ramènent à la réalité.

 « Qu'ai-je été rêver là, moi ?

 » En fait, ma cheville n'avait besoin que de deux heures de repos... »