Victor Hugo

Proses philosophiques

  « Cet être, l’Éternel, l’Incréé, le Parfait, le Puissant, l’Immanent, le Permanent, l’Absolu, il est vieux avec une barbe blanche, il est jeune avec un nimbe ; il est père, il est fils, il est homme, il est animal ; bœuf chez les uns, agneau chez les autres, ailleurs colombe, ailleurs éléphant. Cet être est irritable, il est passionné, il est jaloux, il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut son dimanche, il habite un lieu, il est ici et non là. Il a une forme ; on le sculpte, on le peint, on le dore, on l’enrichit de diamants. Chaque culte le met dans un livre ; défense à lui d’être ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le Zend-Avesta est son étui, le Koran est son fourreau, la Bible est sa boîte. Il a des fermoirs. Les prêtres le gardent sous enveloppe.

 De temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir. Voilà où en est l’illimité. Toutes les religions, anciennes ou actuelles, s’efforcent de finir Dieu. Pourquoi ? C’est qu’un Dieu fini, c’est un Dieu commode. Le rayonnant en tous sens n’est point facile à manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir.

 L’Âme-Monde, faites donc comprendre cette abstraction prodigieuse à la grosse foule ignorante et ignorante utilement pour vous. Un Jupiter de marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce qu’on voit. (Fausse vérité qui est à la fois le point de départ de l’idolâtrie et le point de départ de l’athéisme.) Fabriquez donc une statue quelconque; une fois la statue faite idole, une fois le piédestal fait autel, donnez l’exemple, prosternez-vous ; il ne vous reste plus qu’un travail à exécuter et qu’un progrès à accomplir, c’est de persuader à cette honnête masse d’hommes que cette pierre ou ce cuivre, c’est l’Éternel et l’Infini. Petite affaire. Pour persuader la foule, il suffit de l’effarer ; un miracle ou deux font la besogne.

 On a vite fait de dire : c’est puéril. Ce n’est pas sérieux. Ce qui est puéril, c’est de se figurer qu’en se bandant les yeux devant l’Inconnu, on supprime l’Inconnu. Ce qui n’est pas sérieux, c’est la science ricanant de l’infini. Le positivisme en est venu à vouloir tout voir et tout palper, comme l’idolâtrie. N’admettre que le palpable et le visible, cela se qualifie observation. C’est élimination, et rien autre chose.

 L’erreur fait peau neuve, mais reste l’erreur ; elle était fétichisme, elle devient idolâtrie ; elle était athéisme, elle devient nihilisme. Que de progrès encore à accomplir ! »