Extrait du livre d'Anne Givaudan
La rupture de contrat


  « Tout a commencé là où je croyais que tout serait enfin terminé.

 La mort n’était ni devant ni derrière moi. Lorsque mon fils est entré et m’a découverte, j’ai cru que j’allais mourir une seconde fois. J’ai ressenti son désarroi immense et sa stupeur, comme si c’était à moi que cela arrivait. Je me suis mise alors à souffrir des douleurs de chaque personne que j’aimais et qui découvrait mon corps sans vie.
 Les sentiments d’impuissance, de colère, d’abandon, les douleurs de la trahison, tout ce qui habitait chacun me percutait de plein fouet et se transformait à l’intérieur de moi en une souffrance intolérable.

 J’étais de plus en plus mal et cet enfer-là était mille fois plus douloureux que celui que j’avais cru connaître sur terre.

 Mon pauvre mari pleurait son impuissance et s’en voulait :

 « J’aurais dû voir qu’elle allait se suicider… Si j’avais été plus présent, ça ne serait pas arrivé… Et les enfants... Je ne sais même pas comment les consoler... Je suis un incapable. »

 J’aurais voulu lui dire que personne n’était responsable de ma mort. Que moi seule m’étais enfermée dans ce cocon noir et poisseux, mais je ne pouvais rien dire, rien faire, personne ne m’entendait, je ne pouvais que ressentir.

 « Paul, tu n’es pour rien dans mon acte. J’étais tellement centrée sur moi, rien que sur moi. Je viens juste de me rendre compte combien je vous aime. »

 L’homme n’entend pas et la jeune femme, tel un fantôme, essaie de lui caresser la joue puis se recule et se recroqueville dans sa douleur et devant tant de gâchis.

 J’étais atterrée car jamais je n’aurais cru causer tant de douleur ni en ressentir autant. De là où je me trouvais, je ne pouvais qu’assister impuissante aux égarements ou aux difficultés concernant la vie de chacun. Ma souffrance était insondable et je n’en voyais pas le bout, jusqu'à ce jour où j’essayai d’envoyer un peu de courage et de tendresse à ma fille, battue par un compagnon de passage qui l’avait abandonnée pour une autre. Elle pleurait et songeait à mettre fin à ses jours, elle m’appelait et j’entendais sa voix qui suppliait :

 « Maman, pourquoi m’as-tu abandonnée, j’aurais tellement besoin de toi, de tes conseils, de tes bras. Je veux te rejoindre… »

 Je ne savais que faire tellement j’étais perdue devant cet appel qui résonnait en moi. J’aurais tout donné pour qu’elle puisse me voir, m’entendre ne serait-ce qu’un instant. Comment lui dire que la mort n’était pas la solution, que la mort n’existait pas et que la solution était toujours là où nous nous trouvions.

 C’est alors que le “miracle” se produisit. Je vis se diriger vers moi une silhouette de lumière dont les contours devinrent de plus en plus précis à mesure qu’elle approchait. Un être, homme ou femme, je ne saurais le dire, était enfin là, dans ce monde de silence, où je me sentais si seule.

 « Ta prière est entendue, dit-il d’un ton chaleureux. Tu vas pouvoir parler à ton enfant durant quelques minutes de temps terrestre. Ce sera ta seule possibilité avant ton incarnation qui approche… Un peu plus tard nous t’expliquerons ce qui t’attend et ce pour quoi tu vas retourner sur terre. »

 Je n’écoutais plus, seule une chose comptait maintenant, j’allais pouvoir aider ma fille, elle allait m’entendre et je pourrais la serrer peut-être dans mes bras.

 Sur un geste de l’Être, je me suis sentie basculer et aussitôt j’ai vu ma fille dans sa petite chambre d’hôtel et son désarroi grandissant.

 « Lili regarde, je suis là. »
 Lili regarde, sans y croire, tandis que Sophie s’approche d’elle, vêtue d’une robe que sa fille connaissait bien lorsqu’elle était enfant.

 « Maman, c’est toi ?
la voix de Lili est incrédule.

 — Chérie, je voulais te dire que je t’aime et que jamais je n’ai voulu t’abandonner. Tu as une grande valeur pour moi. Le suicide est terrible, la vie, ta vie comme celle de tout être vivant est sacrée. Je ne me pardonne pas de t’avoir abandonnée. Le suicide est une trahison, une rupture de contrat envers soi-même.
 « Moi aussi, j’ai cru que cet acte mettrait fin à mes souffrances et j’ai vu combien, loin de disparaître avec mon corps, elles étaient encore plus intenses après. Elles ne sont pas physiques mais tellement plus terribles à supporter. Elles ont pour nom : culpabilité, impuissance et se doublent du sentiment d’échec face à un obstacle qui paraît dérisoire vu de plus loin, de plus haut.
 « Lorsque tu te sens dans l’impasse, retire-toi quelques instants au fond de toi, si tu le peux, et regarde la situation que tu vis, comme une spectatrice de la scène qui se joue.
 « J’ai compris que nous étions des acteurs des scènes de notre vie mais que nous étions aussi bien plus que le rôle que nous nous donnons dans une scène ou dans une autre. »

 Sophie s’interrompt un instant pour prendre le temps de choisir ses mots, tandis que sa fille n’ose bouger de peur d’interrompre cette vision.

 « Je t’aime, ma Lili, ma petite, ma belle. Je ne pourrais me montrer à toi que cette unique fois, mais garde cette vision dans ton cœur et sache que je serais toujours près de toi, même si tu ne me vois pas, même si tu ne me sens pas.
 « Auprès de chacun de nous, il y a quelqu’un qui nous aime, un peu comme un guide. Jamais personne n’est seul au monde…

 — Maman reste encore un peu…

 — J’ai encore beaucoup de choses à réparer dans mon histoire, ma chérie, mais n’oublie jamais que je t’aime et que cet amour sera notre lien le plus sûr. Je dois partir à présent… Je ne peux même pas te serrer dans mes bras, mais, dès ce jour, il suffira que tu fasses appel à moi et je serai là, où que tu sois. »

 Lili sent tout à coup son cœur et son corps respirer différemment… Comme si un espace se créait en elle, lui permettant de respirer profondément et intensément la vie. Elle reste là sans bouger, de peur de s’apercevoir que ce n’était qu’un rêve et que tout va disparaître à son réveil. Non, elle est réveillée depuis longtemps et cette apparition qui l’habite va désormais l’aider à accomplir sa propre histoire. Le sourire de sa mère qui, elle le sait désormais, ne l’a pas abandonnée, est gravé en elle, pour le meilleur et pour le pire.
 Sur les plans de l’âme, un Être de Lumière attend Sophie.

 « Sophie, lui dit-il d’une voix enjouée, personne ne punit le suicide et toi seule te juge et souffre. Nous sommes près de toi depuis longtemps bien que jamais lors de ta vie sur terre tu n’aies pris conscience de notre présence. Aujourd’hui, ton âme sent le besoin impérieux de revenir sur cette même terre.
 « Ton programme sera le suivant : Lorsque tu reviendras sur terre, tu auras une maladie difficile à guérir. Tu mourras de cette maladie à la fin des 16 ans qui te restaient à vivre.
 « La façon dont tu vivras ces années et ce que tu apporteras à chacun, cela ne dépendra que de toi. Mais n’oublie pas que, quels que soient les épisodes de ta vie, nous serons toujours près de toi.
 « Quant à Lili, tu la reverras et tu sauras comment l’aider.

 La peur avait séparé Sophie de la Vie, l’amour pour son enfant, plus fort que toutes les culpabilités, lui a offert, une ultime fois, de reprendre contact avec la Vie.