Un cycle de vie




 « Les littérateurs vont chercher le fantastique hors de la réalité, dans les nuées.
Ils n'en ramènent qu'un sous-produit.
Le fantastique doit être arraché aux entrailles de la terre, du réel. »





Pensionnat
Sainte Marie des Anges


Janvier 1958






  A peine dans les draps, Victor ferme les yeux. Il est heureux à l'idée d'aller retrouver le monde des rêves, loin du pensionnat. Ce soir, il s'y prépare en visualisant une vallée, des montagnes... Il se promène sur un grand plateau. Il sent le vent dans ses cheveux, les épis de blé glisser entre ses doigts. Tandis qu’il suit des yeux de petits nuages blancs qui viennent vers lui, il s’enfonce doucement dans le sommeil.

 Ce n’est pourtant pas un rêve reposant qui l’attend.











  Les yeux de l’enfant mettent un moment à s’accommoder à la pénombre. Il se trouve dans une vaste pièce. Au centre, une douzaine de cierges sur de hauts pieds de cuivre dispensent une lumière orangée. Entre ces candélabres, un cercueil laqué noir, ouvert, tire irrésistiblement son attention.





  Un visage au profil émacié se détache du doublage en satin. L’homme est plutôt grand, il doit avoir dans les soixante dix ans. Bien qu’il soit étendu, de la fierté, de la noblesse même, émanent de lui. Soudain un vertige saisi Victor.


 - Mais c’est moi ! s’exclame-t-il.

 La certitude d'être cet homme, qu’il voit pour la première fois, lui vient du tréfonds de son être. Il ne peut mettre cela en doute. Par contre, admettre qu'il est mort, même en en se voyant allongé, les yeux fermés dans cette bière, dépasse ses capacités.

 - Qu’est-ce que je fais là ?





  En quête d’une explication, il jette alentour un regard éperdu. Il aperçoit alors des personnes qui se recueillent devant le cercueil. Seuls émergent de l’obscurité le visage, pâle d’une jeune femme, les manchettes et les cols blancs de trois hommes. Il ne lui en faut pourtant pas davantage pour savoir qu’il y a là… ses enfants.

 Aussi son regard ne s'attarde-t-il pas sur eux et revient, comme aimanté, sur ce corps d’où la vie s’est retirée. Ce corps qui plonge l’enfant dans la plus insondable perplexité.
Enfin, tandis qu’il le regarde – qu’il se regarde –, l'évidence, l'invraisemblable évidence, chemine en lui. Jusqu'à s’imposer à sa raison : « Je suis mort ! »





  La densité émotionnelle oppressante qui sature la pièce et pétrifie tout, conforte cette hallucinante assertion.

 « Allons donc ! s’insurge-t-il enfin, je peux bouger, je vois, je raisonne !...»

 Ces arguments, inattaquables, ont l’effet d’une vague bienfaisante sur la terreur paralysante qui infiltrait son esprit. Il respire à nouveau, ses membres reprennent vie.

 « Pff, c’est une blague ! ou quelque chose comme ça. »

 Le soulagement lui donne envie de rire. Magnanime, avant de tourner les talons, il accorde à la pièce un dernier regard radieux. Les gens sont toujours là, statufiés dans une profonde méditation. Le sourire de l’enfant hésite, puis s’éclaire de malice :

 « Mais au fait, eux aussi doivent croire que je suis mort ! C’est drôle, je suis tout près d’eux et ils ne m’ont pas vu ! Allez, je vais les rassurer. »






  Comme s'il sortait d’une cachette, il va vers eux en agitant les mains :

 - Eh, je suis là ! Ne soyez plus tristes ! Hou, hou !

 Mais à mesure qu'il s'approche, la joie de l’enfant cède au doute, puis à l’évidence. Pour enfin laisser place à une angoisse venue du fond des âges. Le cœur serré, il doit admettre l’inadmissible, croire l’incroyable : personne ne le voit. Personne ne l’entend !

 Anéanti, le garçon s’arrête. Il est maintenant tout près d’eux, à les toucher. Mais leur regard ne cille pas. Ils ne perçoivent pas sa présence, pourtant si proche. Face à une aussi formidable énigme, le cerveau de l’enfant, incapable d’avancer ne serait-ce que l’amorce d’une explication, tourne à vide.

 Ses forces l'abandonnent, ses bras retombent, lentement. Ce mouvement dans la pièce détourne son attention. Sa stupeur atteint alors son paroxysme car, d’abord incrédule, puis épouvanté, il réalise qu’à travers son bras droit, il continue à distinguer les personnages immobiles ! Son corps n'a aucune matérialité, il est transparent !






  Rien ni personne n’a bougé à son approche, ni à son agitation. Pas même le halo d’un cierge. Tout dans cette pièce est pétrifié dans une gangue de silence. Victor n’a aucune prise sur cette scène hallucinante. Figée, immuable, comme emportée dans le glacier du temps. Et lui, bien qu'il en soit le personnage central, n’y a plus sa place !







  Victor se réveille. Une sueur froide perle à son front et au creux de sa nuque.

 « Je me suis vu vieux ! Je me suis vu mort ! Comment est-ce possible ?
 « 
Ce n'est qu'un rêve !
 « Oh, non ! se réplique Victor l'esprit en feu.
 « Mais où j’étais ? Comment ai-je pu me reconnaître sous les traits d’un vieux que j’ai jamais vu, et mort par dessus le marché ?! Et ces enfants !? Ce sont mes futurs enfants ??

 Le garçon se dresse sur son lit en épongeant sa nuque glacée.

 « C’est une vision prémonitoire ! Je vais mourir !
 « 
C’est bon, t’as le temps, t’as vu l’âge du bonhomme ?
 « Ah oui, c'est vrai. Mais au fait... il ne me ressemble pas ! Il ne me ressemble en rien, même dans un siècle ! Il a le nez busqué, un menton en avant...





 - FABIEN !  Fabien, tu dors ?
 - Mhmmm…! Hein, quoi ? Ben oui je dors. Qu’est-ce qui y’a ?


 - J’ai fait un rêve…

 - Merde, tu me réveilles pour ça ? J’vais te foute une beigne.

 - Écoute, c’est dingue. Je me suis vu mort !

 - Pff, ta connerie ! Ça arrive à tout le monde, tout le temps.

 - Ah bon ? Toi aussi ? souffle Victor plein d’espoir.

 - Évidemment !! Tiens, la dernière fois c’était un monstre marin qui m’avalait. J’étais parti à la pêche avec…

 Victor l’interrompt en secouant la tête.

 - J’en fais des tas des rêves comme ça.

 - Alors c’est quoi que t’as rêvé, malin ?

 - Ben… je me suis vu dans un cercueil !

 - Dans un cercueil ? Ça c'est marrant.





  Antoine, le mono entre dans le dortoir et ouvre les fenêtres en braillant : « Debout la d’dans ! »

 Victor s’est assis sur le lit ; son regard fixe le sol carrelé de noir et de blanc tandis que son camarade boutonne son short.

  « C’était pas un rêve. C’est comme... un souvenir. Oui, un souvenir... Mais ça peut pas être de moi... »

 Son regard soudain s'éclaire, il prend Fabien par les épaules.

  - C’est possible, tu crois, de récupérer le souvenir d’un autre ? J’sais pas, quelqu’un qui serait mort dans le coin...

 - Pff ! Tu racontes n’importe quoi. T’es malade !

 - Ouais, ça me paraissait pas possible aussi. Mais tu sais quoi ?

 - M'en fous ! On va être à la bourre. Et puis j’aime pas ces histoires. Ça porte malheur de parler de...

 - J’avais des enfants ! Des messieurs, qui assistaient à l’enterrement.

 - Eh vous deux ! si dans une minute vous n’êtes pas dehors, inutile de vous présenter au réfectoire !

 - La vache, t’es vraiment pas bien dis donc ! lui lance Fabien en s’enfuyant.






  Ils se rendent deux par deux en silence vers le réfectoire. Fabien s'est mis tout devant pour l'éviter. Victor observe le triste bâtiment tout en longueur, les jeunes garçons autour de lui. Il les connaît tous bien, ils font partie de son univers.

 Fabien a dû raconter son rêve aux autres, car plusieurs garçons se tournent vers lui en pouffant. C'est donc qu'ils n'ont jamais fait, ni entendu parler de rêve de cette sorte. Mais une question taraude Victor : cette vision, car c'en est une et elle le concerne, appartient-elle au passé ou à l'avenir ?



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