Le sens des choses 




 « L’esprit domine l’intelligence. Car l’intelligence examine les matériaux mais l’esprit seul voit le navire. »


  « Vient celui-là pour qui seul compte de dénombrer pour connaître. Et il te dit : « Pourquoi mourir pour un temple qui n’est que somme de pierres ? » Et tu n’as rien à lui répondre. Et tu refuses de mourir, donc d’aimer, et tu nommes ce refus exercice de l’intelligence quand voici que tu manges ton bien le plus précieux : le sens des choses.

 (...) Car ce pour quoi tu acceptes de mourir, c’est cela seul dont tu peux vivre.

 (...) Ce visage qui t’est apparu, l’ironie le détruira en cherchant à montrer de quoi il est fait. Comment répondrais-tu qu’il est ici autre chose, puisque cette autre chose est pour ton esprit et non pour tes yeux ?

 (...) Les hommes ayant observé qu’est fertile de démontrer l’objet pour acquérir des connaissances, ayant constaté de cette méthode l’efficacité foudroyante, ruinèrent leur patrimoine. Car ce qui est vrai de la matière, devient faux pour l’esprit. »
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 « Dieu se lit évidemment à son absence s’il se retire. Il est pour le marin signification de la mer, et pour l’époux signification de l’amour. Mais il est des heures où le marin s’interroge : « Pourquoi la mer ? » Et l’époux : « Pourquoi l’amour ? » Et ils s’occupent dans l’ennui. Rien ne leur manque sinon le nœud divin qui noue les choses. Et tout leur manque.

 Si beau que soit le poème, il ne peut t’alimenter pour tous les jours… Ma sentinelle qui va de long en large ne peut non plus être jour et nuit fervente à l’empire. Se défait souvent le nœud divin qui noue les choses. Va voir chez le sculpteur. Il est triste aujourd'hui. Il hoche la tête devant son marbre. « Pourquoi, se dit-il, ce nez, ce menton… » car il ne voit plus la capture.

 Ta vie est suspendue quand te viennent ces éclipses du cœur. Autour de toi rien n’a changé et tout a changé en toi-même. Tu vois les choses et tu te dis : « Qu’ai-je affaire de tout ce désordre ? » Je ne te demande point de comprendre ni de ressentir dans chaque instant, sachant trop que l’amour le plus ivre est fait de tant de déserts intérieurs. Et devant la bien-aimée elle-même tu te demandes : « Son front est un front. Comment puis-je l’aimer ? Elle a dit ici cette sottise. Elle a fait ici ce faux pas… » Elle est somme et se décompose et ne peut plus t’alimenter, et bientôt tu la crois haïr.

 Te reviendra, si tu es prêtre, le sens de Dieu, te reviendra, si tu es amant, le sens de l’amour. Sois fidèle, nettoie ta maison bien qu’elle semble abandonnée, tu ne connais point l’heure de la visite. C’est pourquoi je te construis tel par de mornes heures d’étude pour que le poème, par miracle, te puisse incendier. Car il n’est point de don que tu n’aies préparé, la visite ne vient pas s’il n’est point de maison bâtie pour la recevoir.

 C’est en t’efforçant d’aimer sans aimer, de croire sans croire, et d’être fidèle quand il n’est plus à qui être fidèle, que tu prépares en toi l’illumination ; elle te viendra comme récompense et don de l’amour. Fidèle n’est point difficile quand se montre à qui être fidèle.

 Sentinelle, je ne sais où s’arrête ton empire quand Dieu te fait la clarté d’âme. Et peu m’importe que tu sois en d’autres instants tel qui rêve de la soupe en grommelant sur ta corvée.

 Mentent tout ceux-là qui renient leurs heures de sécheresse, n’ayant rien compris. Et ils te font douter de toi car, de les entendre affirmer leur ferveur, tu crois en leur permanence.

 Je dis âme ce qui de toi communique avec ces ensembles qui sont nœuds divins qui nouent les choses et se rit des murs.

 Aimer c’est reconnaître le visage lu à travers les choses.

 L’amour n’est que connaissance des dieux. Lorsque le domaine, la sculpture, l’empire, la femme ou Dieu te sont un instant donnés à saisir en leur unité, je dis amour cette fenêtre qui vient en toi de s’ouvrir. Et je dis mort de ton amour s’il n’est plus pour toi qu’assemblage et morceaux dénombrables.

 Cependant, ce qui t’est remis par la voie des sens n’a point changé…

 Il ne te suffit pas de regarder pour voir.

 Il n’est point de promeneur oisif auquel il soit donné de voir. L’assemblage, qui seul se montre, n’est rien.

 Je dis vérité cela seul qui t’exalte. Si tu retentis à telle sculpture, alors seulement tu reconnaîtras qu’elle est belle.

« D’où vient que la richesse ne m’enrichisse point ? » se lamentent-ils et ils supputent qu’il ne convient que de l’accroître car elle n’était point suffisante. Et ils en accaparent d’autres, qui les encombrent plus encore. Et les voilà cruel dans leur irréparable ennui. Car ils ne savent point qu’ils cherchent autre chose faute de l’avoir rencontré.

 L’envie de tout dénombrer te fait t’attacher aux matériaux et non au visage qu’ils composent et qu’il importe d'abord de reconnaître. Il s’ensuit nécessairement que tu tiennes d'abord à la vie comme à l’empilage des jours, alors que si le temple est pur de lignes, il serait fou de regretter qu’il n’ait pas assemblé plus de pierres.

 Ne me décompte donc pas, pour m’éblouir, le nombre des pierres de ta maison, des pâturages de ton domaine ni même les souvenirs de tes amours. Je veux connaître contre quoi, de plus durable que toi-même, s’est échangée ton existence. »
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 « Assemblant des pierres, c’est du silence que l’on crée. Lequel ne se lisait point dans les pierres. »