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  En recopiant l'acte de vente d'une parcelle, Amélie est songeuse

 « J'ai été dure avec ce pauvre lutin. Il dit des bêtises, mais quand même...

 « Des fois je ne me reconnais pas ! Des pensées, des mots me viennent...

 Elle songe à ces colères, ces attitudes hautaines qui lui échappent parfois, et qui la surprennent elle-même. Cela la fait même sourire au regard de sa condition. Alors d'où lui viennent-t-elles ?

 « Du passage précédent de ma petite luciole ? s'amuse-t-elle à penser. Peut-être étais-je une duchesse...


 « En tout cas, seule et handicapée, je vois pas ce qui pourrait encore me tomber dessus ! » se rassure-t-elle quand un souffle tiède sur sa nuque l'arrache à ses pensées. La désagréable sensation est suivie d'un bruit de chute accompagné de cris perçants.

S'étant retournée, Amélie voit maître Maillard qui, protégeant sa tête, observe, médusé, de lourds volumes basculer les uns après les autres.

 - Les registres comptables, malheureuse ! balbutie-t-il.
 - Mais je... ne les ai pas touchés.
 - Vous insinuez que c'est moi qui les ai fait tombés !
 « C'est trop fort ! tonne le notaire en regagnant son bureau. Dépêchez-vous de les ramasser !


  La jeune fille, totalement déboussolée, ramasse les livres d'actes et de compte, et les replace sur l'étagère.

 Les supports, après une attentive observation, ne révèlent aucune défaillance...
 « Ce ne peut être que maître Maillard qui les a fait tomber. Je ne l'ai pas vue arriver... Mon Dieu, que faisait-il encore juste derrière moi ?

 Tourmentée, elle reprend sa copie. Malheureusement, ses ennuis ne sont pas terminés. Le lendemain, ayant pris soin de contourner l'étagère infernale, le vieux notaire, les joues en feu, la saisit et l'enlace.
 Tandis que la jeune fille crie et rejette la tête en arrière, il couvre sa gorge de baisers ardents, mais un craquement l'interrompt. Levant un œil désormais en alerte, il réalise que c'est la bibliothèque qui est cette fois en train de basculer... vers lui ! D'un mouvement de rotation, il interpose Amélie tout en s'éloignant précipitamment. Dans un bruit épouvantable l'armoire se fracasse au sol... à côté d'elle.


  Fou de terreur, relevant sa robe pour mieux courir, maître Maillard s'éloigne à grandes enjambées.

Réfugié derrière son bureau, il hurle :

 - Partez, allez-vous en !

 Revoyant l'armoire tomber tout en réalisant une rotation pour éviter la jeune fille, il ajoute :

 « Vous êtes le diable ! Je ne veux plus vous voir dans cette étude. »



  Amélie va par les rues telle une somnambule. Sans vraiment le réaliser, elle se retrouve dans son logis.

 « Ce n'est pas possible... C'est un mauvais rêve, je n'ai pas été renvoyée. Comment vais-je me nourrir, payer le loyer ?

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