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  Depuis son renvoi, Amélie ne quitte plus le logis. Entre deux sommeils -tantôt lourds, tantôt agités-, elle marche nerveusement d'un coin à l'autre de la pièce pour s'étourdir ; elle voudrait ne plus penser à rien.

 Et surtout pas à l'avenir, qui lui fait penser à ce vide, là sous sa fenêtre. Et qui l'attire...

 - Pourquoi t'acharnes-tu sur moi ?  lance-t-elle brusquement au Ciel.

 Un bruit la fait se retourner.

 - Lutin ?


 - Bonjour Amélie.

 La jeune fille se fait boudeuse. Puis éclate.

 - C'est toi !  C'est toi, n'est-ce pas, qui a fait tomber l'armoire.

 Le petit homme baisse les yeux.
 - Maître Maillard voulait...
 - Il voulait !  Et maintenant il m'a renvoyée, comme une malpropre !  Que vais-je devenir ? s'emporte-t-elle.

 Le petit homme ne répond pas.

 « Maître Maillard est respecté, et dans une petite ville comme la nôtre, tout se sait. Depuis qu'il m'a mise à la porte en me traitant de sorcière, tout le monde me regarde avec méfiance, et même avec crainte !

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 « Comment retrouver un travail à présent ? Ajoute-elle d'une voix brisée. Et si je n'en trouve pas rapidement, comment vais-je payer le loyer, me nourrir ?
 « Vas-t-en... marmonne-elle.

 Le lutin laisse la jeune fille évacuer en longs sanglots une colère impuissante, puis lui touche l'épaule.

 - Il y a quelque chose que tu dois savoir avant que je parte.

 Amélie lève sur lui des yeux rougis.

 « La souffrance, lorsqu'elle se prolonge, s'apparente à une macération. Il peut en sortir du bon... comme du mauvais.
 - Que me dis-tu là ? émet péniblement Amélie.

 - Je veux dire, et note bien ceci, que tant que tu te révoltes, ta souffrance ne t'apporte qu'amertume.
 « Ton plus grand mal ne vient pas de ta souffrance, mais de ton refus de la souffrance.
 - C'est normal de se révolter !  Et puis ça soulage !
 - La colère ne fait qu'agiter l'eau de ton esprit. Elle le trouble. Il ne voit plus que la boue.

 Un léger apaisement détend les traits d'Amélie.
 - Je ne suis pas sûre de...
 - Amélie, je vais devoir repartir... fait le lutin dans un souffle.
 - Il est encore tôt.
 - Je vais redevenir elfe, laisser là mon corps de petit homme.
 - Quoi ?  Ça veut dire que je ne te verrai plus ??

 « Oh non !  s'écrie-t-elle face à son silence. Comment je vais faire, moi ?

 Le lutin s'est tu, visiblement épuisé d'avoir tant parlé. Assis, balançant doucement les pieds, il espère que son message va enfin passer.

 La jeune fille est prise entre l'angoisse de sa situation et l'espoir qu'elle sent éclore en elle.
 Et voilà que son ami lui annonce son départ !

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 - Amélie, fait le petit homme tandis qu'elle claudique d'un bout à l'autre de la pièce, retiens ceci :
 « Ton confort, tes satisfactions ou même la durée de ton existence, n'intéressent pas le germe de vie qui est en toi ; des vies, il en aura d'autres.

 - Alors, qu'est-ce qui l'intéresse ?

 Le lutin prend une profonde inspiration pour récupérer des forces.

 - S'alléger, grâce aux expériences que tu traverses.

 La jeune fille ouvre la bouche pour réagir, mais le petit homme l'interrompt.
 « Te transmettre ce que j'ai appris lors de cet incroyable voyage me prendrait des heures. Je n'en ai plus la force, alors je t'en prie, retiens ceci :
 « L'incompréhension des hommes face à ce qu'ils considèrent comme des malheurs, tient au fait qu'ils croient que leur vie est unique,
 « ...et qu'ils la traversent comme s'ils y étaient seuls.

 Amélie va à la fenêtre, infiniment troublée par ce que vient de dire le lutin.

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 Dessous, dans la rue, les gens se pressent, s'interpellent.

 Les yeux mi clos, la jeune fille imagine les deux aspects du monde que lui décrit le lutin.

 L'un, sous l'eau -celui des hommes, plongés dans l'ombre, les ballotements, l'inconnu... L'autre, au-dessus -celui des lucioles, bénéficiant d'une claire vision du chemin à suivre.

 « C'est quoi mon chemin ? Où mène-t-il ?  se demande Amélie.

 Soudain sa situation lui revient à l'esprit : elle sera bientôt à la rue !

 - Lutin, j'ai peur... je me sens si fragile.
 - Tu ne l'es pas, lui assure le lutin. Vas courageusement ton chemin.

 « Et sois patiente. Tout passe, le temps est l'allié de celui qui souffre.

 - Oh lutin, je ne veux pas que tu partes !...
 - Si tu es dans la peine, pense à moi, et je viendrai. Tu ne me verras pas...
 « ...mais il te faudra être attentive aux intuitions que je t'enverrai, achève-t-il d'une voix éteinte qui affole la jeune fille.

 - Ne m'abandonne pas !   Je te promets de...


 Sa phrase reste en suspend car elle constate que le lutin n'est plus là. Paniquée, les yeux emplis de larmes, elle se tourne de tous côtés.

 « Il est parti !  s'étrangle-t-elle.

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 « Mais il va réapparaitre ! Comme l'autre fois !

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