Depuis son renvoi, Amélie ne quitte plus le logis. Entre deux sommeils -tantôt lourds, tantôt agités-, elle marche nerveusement d'un coin à l'autre de la pièce, pour s'étourdir ; elle voudrait ne plus penser à rien.

 Et surtout pas à l'avenir, qui ressemble à ce vide, là sous sa fenêtre. Et qui l'attire...

 - Pourquoi ai-je tous les malheurs ? reproche-t-elle au Ciel.

 Un bruit la fait se retourner.
 - Lutin ?



 - Bonjour Amélie.

 La jeune fille se fait boudeuse, puis éclate.

 - C'est toi ! C'est toi, n'est-ce pas, qui a fait tomber l'armoire.

 Le petit homme baisse les yeux.

 - Maître Maillard voulait...

 - Il voulait ! Et maintenant, il m'a renvoyée, comme une malpropre ! Que vais-je devenir ?

 Le petit homme ne répond pas.

 « Maître Maillard est respecté, et dans une petite ville comme la nôtre, tout se sait. Depuis qu'il m'a mise à la porte en me traitant de sorcière, tout le monde me regarde avec méfiance, et même avec crainte !

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 « Comment retrouver un travail à présent ? Et si je n'en trouve pas rapidement, comment vais-je payer le loyer, me nourrir ?



 Le lutin laisse la jeune fille évacuer en longs sanglots une colère impuissante.

 - La souffrance, lorsqu'elle se prolonge, s'apparente à une macération. L'être qui va en sortir ne dépend que de toi.

 - Que me dis-tu là ? émet péniblement Amélie.

 - « Toute mue est souffrance. » dit-on, mais toute souffrance ne produit pas une mue.
 « Oui, tu souffres, mais tant que tu te révoltes, ta souffrance, non seulement ne sert à rien, mais peut enfler jusqu'à t'étouffer.

 Amélie soupire.

 - Et bien sûr, tu penses toujours que j'ai choisi ces épreuves...

 - Oui. Et si tu les as placées sur ton chemin, c'est que tu peux les surmonter.

 La jeune fille secoue doucement la tête.

 « Ce qui t'en empêche, ce qui sape ta volonté, c'est ton désespoir. Comme tant de jeunes face à une vie qui ne se présente pas comme ils le voudraient.

 - Tu es resté avec ta vision.

 - Ce que l'ange m'a montré, tout homme peut le pressentir. Malheureusement, tant qu'il est pris dans le tourbillon de la vie, il s'y oublie, il s'y perd corps et âme.
 « Ce n'est qu'en l'arrêtant que la luciole peut l'obliger à réfléchir.

 Amélie se fige.

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 - Tu veux dire... Les malheurs qui nous arrivent...

 - Il n'y a ni hasard, ni punition, ni malchance. Si ton chemin s'enlise ou se bouche, c'est pour t'inviter à en prendre un autre.
 « Mais si tu le traverses quand même, la difficulté te grandira. Rappelle-toi que la seule chose qui importe pour la luciole, ta luciole, est ton attitude devant chaque situation, que tu la surmontes ou pas. Ton confort, tes satisfactions ou même la durée de ta vie ne la préoccupe pas ; des vies, elle en aura d'autres.

 - Et donc, les problèmes qui nous tombent dessus...

 - Tu les avais prévus dans ton chemin de vie ; mais ils peuvent être aussi le fait de ta luciole.
 « Dans les deux cas, tu dois être docile. Te battre, mais tout en te laissant guider.

 Le lutin s'est tu, visiblement épuisé d'avoir tant parlé. Il s'est assis et balance doucement les pieds, espérant que son message va enfin passer.

 « Il a vraiment l'air fatigué.

 - Tu m'apportes une vision magnifique de la vie, lui concède la jeune fille embarrassée. Mais la réalité est là... et je me sens si fragile.

 - Tu ne l'es pas, lui assure le lutin. Vas courageusement ton chemin. Et sois patiente. Tout passe, le temps est l'allié de celui qui souffre.



 La jeune fille observe inquiète son ami.

 « Amélie, je dois repartir... fait le lutin dans un souffle.

 - Déjà ? Il est encore tôt.

 - ...pour toujours.

 - Quoi ?

 - Je vais redevenir un elfe.

 - Un elfe ? Ça veut dire que je ne te verrai plus ??

 « Oh non ! s'écrie-t-elle face à son silence. Comment je vais faire, moi ?

 Le lutin souffre à la voir claudiquer d'un bout à l'autre de la pièce.

 - Si tu es dans la peine, pense à moi et je viendrai. Tu ne me verras pas...

 « ...mais il te faudra être attentive aux intuitions que je t'enverrai, achève-t-il d'une voix éteinte qui affole la jeune fille.

 - Ne m'abandonne pas !  réagit-elle. Je...


 Sa phrase reste en suspend car à travers ses yeux pleins de larmes, elle constate que le lutin n'est plus là. Paniquée, elle se tourne de tous côtés.

 « Il est parti !  s'étrangle-t-elle.

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 « Mais il va réapparaitre, se rassure-t-elle entre deux hoquets. Comme l'autre fois !

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