Le lutin n'est pas réapparu. Grâce à un peu d'argent mis de côté, Amélie a pu passer le plus rude de l'hiver dans son petit logis donnant sur la place. Mais à présent il lui faut s'en aller car elle ne peut payer le mois de mars.

 La jeune fille a bien sûr cherché du travail, mais avec la rumeur qui la soupçonne d'être une sorcière, personne ne veut d'elle. D'ailleurs, elle a fini par s'en convaincre ! Ne boite-t-elle pas ? et du pied gauche !



  Amélie a attendu le soir pour quitter le logement, plusieurs vêtements empilés sur elle, les autres assemblés dans un ballot. S'éloignant tristement telle une ombre, elle longe les maisons en louchant jalousement sur les lumières qui filtrent au travers des volets et la fumée qui s'élève des cheminées.

**

 N'ayant pas trouvé d'abri, elle revient frileusement au village pour finir la nuit sous un porche. Mais telle une pestiférée, aux premières lueurs du jour, elle s'en éloigne à nouveau. Pour rien au monde elle ne veut croiser le regard d'un voisin ou d'un commerçant, qu'il soit méfiant, curieux ou compatissant.

 Ainsi va sa vie désormais, jour après jour, nuit après nuit. La faim et le froid se relayant pour lui infliger de vives morsures, tandis que la solitude l'étreint et que le plus simple bien-être lui manque.




  Abritée des fougères qui camouflent son terrier, le museau en alerte, Amélie guette un mouvement ou un bruit qui se détacherait de celui du vent dans les feuilles ou du cri de la fauvette.
 Il lui faut pourtant aller glaner quelque chose à manger car elle a faim, si faim... Soudain un claquement saccadé, tout proche, la fait sursauter.

 Les yeux lourds de sommeil, Amélie cherche de tous côtés la provenance du bruit qui l'a réveillée... quand voilà qu'elle réalise que ce sont ses dents qui s'entrechoquent !
 En se frictionnant les épaules, elle s'extrait du talus. Heureusement l'aube se lève. Dans la brume glacée, elle fait quelques pas pour se réchauffer.

« J'ai faim, je grelotte... Quand vais-je sortir de ces malheurs ?

 Un reflet attire son regard dans le bosquet.

 - Lutin ?  murmure-t-elle avec un espoir irraisonné.

 Fébrilement, elle s'enfonce dans les fourrés en cherchant l'origine de la lueur. Dans un dégagement, elle découvre une mare.

 Une flammerole est là, virevoltant sur l'eau.


« Un elfe ? se dit-elle stupéfaite, avant de se figer.

« Le lutin est là...
 Il m'a vue malheureuse, et il est venu...

 Son cœur déborde de reconnaissance. Des larmes de bonheur coulent toutes seules de ses yeux grands ouverts.
 Le temps s'écoule sans qu'elle n'ose faire un seul mouvement tandis que la flammèche semble la regarder.

 Enfin elle s'estompe, si doucement qu'Amélie se demande si elle n'a pas rêvé.

** page suivante **