L'elfe s'est retiré, mais Amélie n'est pas triste. Au contraire, elle sent un grand bonheur battre dans sa poitrine tandis qu'elle est revient sur la route.
 Un roulement la met soudain en alerte. Une carriole ? Elle s'apprête à enjamber le talus pour se aller se cacher quand elle s'interrompt. Devient-elle aussi craintive que le lapin qu'elle était cette nuit ?

 Immobilisée sur le chemin, elle se dit que c'est jour de marché aujourd'hui.

 « Et alors ?

Si on y allait ?

 À cette idée, son estomac, qui a dû se contenter la veille de quelques baies, émet un gargouillis approbateur. Amélie l'ignore, puis réalise : Encore cette fierté qui me vient de je-ne-sais-où !

 « Laisse-toi aller telle une brindille sur l'eau... disait le lutin, laisse ta luciole t'aider. »

 - Bien ! se raidit-elle. Je vais me rendre au village ! En pleine journée, un jour de marché !




  Sur le chemin, des charrettes la dépassent, d'autres la croisent mais personne ne fait attention à elle. Cela l'encourage.




  Cependant, à l'abord du village son pas fléchit. L'animation, le bruit, les échanges verbaux criards la paniquent. Elle fait demi-tour ; mais le soleil qui s'est levé la plaque dans un recoin ombragé.

 Lorsqu'en fin de matinée, les marchands démontent leurs étals, elle s'approche des produits jetés en tas et ramasse deux fruits. Promptement ; mais pas assez.

Image flottante

 Une marchande l'a vue. Baissant la tête de honte, Amélie aperçoit alors la belle pomme tendue par la brave dame. Elle avance la main, puis se ravise.

 - Je ne peux accepter. Je ne l'ai pas gagnée.

 Surprise, la femme semble redécouvrir la jeune fille.

 - Tu me plais, toi. Veux-tu m'aider quand je passe ici le jeudi ?



  Presque deux mois ont passé. Tous les jeudis désormais, dès l'aube, Amélie vient aider Marina à installer et à vendre ses produits (du miel, des plantes, des fruits, quelques légumes...).

 Ce jour-là au moins, elle mange à sa faim.




  L'hiver se retire, lentement, comme à regret. Les primevères qui égaient les talus et le bord des champs ont encouragé Amélie ce matin à s'éloigner davantage de la ville. À un détour de chemin son cœur s'emballe. Au bout d'un terrain en friche, à l'orée d'un bois, elle aperçoit une vieille grange. En y pénétrant, elle réalise qu'elle est abandonnée.

 « C'est merveilleux, s'écrie-t-elle en battant des mains. J'y dormirai ce soir ! ».




  Au village, le regard que les gens portaient sur Amélie a évolué. Une jeune fille qui subit un tel retournement du sort avec dignité suscite l'admiration. On la contourne moins peureusement, on va jusqu'à déposer près d'elle un quignon de pain, un fruit ; voici qu'on la salue. Mais les langues ont du mal à se mettre au repos. C'est à présent le notaire (que l'on ne salue plus que du bout des lèvres) qui fait les frais des conversations.

 « On dit qu'il voulait d'abuser d'elle ... glisse la boulange en le désignant d'un signe de tête.

 « Oui, souffle la cliente. Et il l'aurait jetée dehors parce qu'elle se refusait !

 « Reste ces histoires de sorcellerie...
chuchote peureusement une seconde cliente.

 « Les gendarmes ont assuré qu'il n'y avait là aucun fondement, intervient un homme attendant d'être servi.




  Sur un coin de paille Amélie tente de convaincre son estomac de bien vouloir l'accompagner dans le sommeil, quand des voix d'hommes font voler en éclat le silence.



Sursautant violemment, elle se redresse et aperçoit, horrifiée, deux grandes ombres s'encadrer dans le porche aux battants arrachés. La peur la fige.

 - Holà ! fait une voix terrible. Il y a quelqu'un !

 - Ce... c'est moi. Je m'en vais... balbutie-t-elle en se levant, incapable cependant de faire un pas vers la sortie devant laquelle deux hommes se tiennent, et qui ont compris qu'il s'agit d'une femme.

 À mesure qu'ils avancent pour mieux la voir, Amélie recule et enfin bute contre le mur couvert de toiles d'araignées.


 - Mademoiselle ??!... Que faites-vous ici ? fait l'autre voix, prévenante celle-ci.

 La jeune fille reconnait "le vagabond", mais ne peut articuler un mot. L'homme arrête son compagnon à distance respectueuse.

 « L’"homme-lion" ! réalise-t-elle avant de perdre connaissance.




  Lorsqu'elle reprend ses esprits, elle entend le vagabond discuter doucement mais âprement avec l’homme-lion. Quand, affolée, elle ouvre les yeux, ils se taisent.

 - Vous allez mieux ? lui demande le vagabond. Tenez, mangez ça ! ajoute-t-il en lui tendant un morceau de pain et un demi oignon.

 Amélie ne se fait pas répéter la rude invitation. En surveillant l’homme-lion (qui s'est reculé pour ne pas l'effrayer de nouveau), elle entame ce trésor inespéré.

 En mâchant avec application chaque bouchée, comme le font ceux qui connaissent véritablement la faim, elle remarque qu'on l'a installée confortablement dans la paille durant son étourdissement. Avec une satisfaction teintée de mélancolie, les deux hommes observent disparaitre la moitié de leur repas, puis vont discuter dehors.
 La jeune fille devine qu'ils parlent d'elle, mais ne saisit rien qui pourrait l'éclairer quant à une quelconque décision. Elle récupère les miettes tombées sur son chandail lorsque les deux hommes réapparaissent.





 - Mademoiselle, entame le vagabond, vous l'ignorez, mais cette ancienne grange est en somme notre domicile. J'y vivais seul, puis j'ai accepté Pierre lorsqu'il s'est retrouvé à la rue lui aussi.
 - Pardon, j'ignorais, dit Amélie en se levant précipitamment. Mille mercis pour ce généreux repas...
 - Mais non. Nous en avons discuté, vous pouvez rester. Enfin si vous voulez.
 - Je... c'est très gentil, bafouille-t-elle en s'apprêtant néanmoins à refuser. Cependant, réalisant qu'elle n'a nul autre endroit où aller et qu'une pluie fine s'est mise à tomber, elle fait taire son orgueil.
 « Merci. Je ne vous dérangerai pas.
 - Vous pouvez garder ce coin.
 - Merci, ne peut que répéter la jeune fille devant tant de prévenance. Je... je m'appelle Amélie.
 - Je vous connais, j'ai appris ce qui vous était arrivé. Mon nom est Adam. Vous êtes la bienvenue.









  Sous la redoutable protection des deux hommes, la jeune fille aide aux champs. Elle participe aux labours de printemps, puis à la cueillette d'été, puis aux récoltes d'automne.




  Au début de l'hiver, un matin, Adam entre de fort bonne humeur.

 - Je viens de discuter longuement avec le bourgmestre, annonce-t-il à la cantonade. Je lui ai proposé de remettre en service la forge du village qui est à l'abandon. Et tenez-vous bien, il est favorable à l'idée ! parce que les gens sont obligés d'aller dans les villages voisins, qu'on les y escroque et que l'hiver les routes sont peu praticables et peu sûres pour s'y rendre.
 « Si on se charge de la rénovation, la ville fournira tous les matériaux nécessaires. Les outils aussi, et même le bois la première année ! Ensuite, nous payerons un loyer et bien sûr, nous serons soumis à la taille et l'octroi. Qu'en penses-tu, Pierre ?
 - Moi je rêve d'activité et d'avoir un vrai toit sur la tête. Et aussi ne plus dépendre des paysans pour pouvoir manger à ma faim. Par contre, je n'entends rien à la forge.
 - Je t'apprendrai... si tu penses pouvoir soulever un marteau !
 - Et moi ?
 - Toi ? Tu seras chargée de nous nourrir !... comme tu le fais déjà. Sauf que tu auras plus d'une pomme de terre et deux oignons à mettre à cuire. D'autant que nous aurons besoin de forces ! Tu es d'accord ?
 - Oh oui ! fait Amélie en sautant de joie. On peut aller la regarder ? Je ne la situe pas bien.
 - Allons-y.



 - Bien sûr, il y a du travail... grimace Adam.
 - Ça m'fait pas peur, dit Pierre.
 - Moi non plus ! lance Amélie en écho. Ce qui fait éclater de rire les deux hommes.

 - Il y a largement assez de hauteur pour créer un plancher, estime Pierre. On pourra alors loger un régiment.
 - Dans ce coin qui donne sur la ruelle, avance timidement la jeune fille, on pourrait tenir une échoppe... Et vendre des chaudrons, des crochets, des poêles, des broches...
 « Non ?

 Les deux hommes se regardent étonnés.

 - Que voilà une bonne idée, Amélie ! s'exclame Adam en la prenant dans ses bras.



** FIN **