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e lutin erre dans les rues, espérant toujours que l'ange vienne lui inspirer comment soulager Amélie. Soudain, alors qu'il débouche d'une ruelle, le soleil semble se dilater. Le phénomène qui suit ne le surprend plus : toute vie alentour s'éclipse tandis qu'un silence irréel remplace bruits et conversations.

Non seulement l'être qui se détache de la merveilleuse lumière dorée ne l'effraie plus, mais sa voix profonde l'assure d'une formidable protection.

 - Ta mission auprès d'Amélie est terminée.
 - Déjà ?? Mais je ne peux pas la laisser ainsi...
 - Tu pourras toujours l'inspirer. Mais auparavant, tu dois lui parler. Tu es à présent autorisé à le faire.
 - Lui parler ? Pour lui dire quoi ? En fait, je ne comprends rien moi-même. Tout me parait... laid, injuste.

 À peine ces mots prononcés, sa vue se trouble. L'image de l'ange s'efface pour faire place à la nuit.

 Face aux milliers d'étoiles, le lutin est pris de vertige. Il veut se cramponner à la terre, mais ses mains ne rencontrent que le vide.

 - Excuse-moi ! s'écrie-t-il affolé. Je ne voulais pas dire çaaaaaah !...

 Plus rien ne le retenant à la Terre, son petit corps plonge dans l'espace. De plus en plus vite.

 Les étoiles se précipitent sur lui à une vitesse prodigieuse. Il ferme les yeux très fort de peur d'en heurter une. Ses oreilles sifflent, mais curieusement il ne sent pas de déplacement d'air.

 Enfin, lentement, tout se stabilise...

 Il soulève une paupière avec appréhension...

 ...et découvre un ciel orangé, palpitant de vie.

 Des myriades de lucioles s'y agitent telles des grains de poussière dans un rayon de soleil. Sauf qu'ici, chaque grain émet sa propre lumière ; de couleur, d'intensité différente.

 En suivant ce ballet chatoyant, le lutin remarque en contrebas, un amas grouillant d'où sans cesse des "lucioles" s'approchent ou s'éloignent.

 Il met un moment à saisir que là, sous son regard... palpite le monde où vivent les hommes.

« Ça alors !... fait-il pris d'un nouveau vertige. Mais d'où suis-je pour avoir une tette vision ?

 Curieux, le lutin se rapproche pour savoir ce que vont faire les lucioles dans le monde des hommes.

 D'un œil rond, il voit celles qui descendent, animer les corps d'enfants à naître... et celles qui montent, s'échapper de gens qui viennent de mourir !!

 Le regard fixe, le lutin demeure incapable de comprendre ce qu'il a pourtant sous les yeux.

 La voix profonde de l'ange l'arrache à son hébétude.

- Ce que tu appelles des lucioles sont des graines célestes, des germes de vie. Ce sont elles qui ensemencent l'univers. Donc oui, elles animent les humains.
 « Vois ces germes clairs s'élever calmes et légers, et ceux-là -encore chargés de colère, d'envie ou de rancune, rejoindre la nuée qui gravite autour des activités humaines.

 - Tu veux dire que... lorsque leur luciole s'envole, les gens ne sont plus que des boites vides !?
- Qu'est-ce qu'une personne morte ?

 Le lutin, frappé par cette évidence, reste muet. Un moment, en hochant doucement de la tête.

 - Mais... tu vas pas t'énerver, dis ? Pourquoi ces allers-retours incessants avec le monde des humains ?

 - Un germe a besoin d'innombrables passages pour s'affiner, s'élever toujours plus haut. Le processus d'évolution est long, et la durée de vie de leur hôte - animal ou homme, très courte.

« S'affiner ? Processus d'évolution ??

 Estimant le moment venu, l'ange rappelle le lutin.

 La scène grandiose s'estompe donc pour lui.

 Arraché à sa fascination, et aux questions qui lui venaient, le lutin se sent aspiré. Il comprend que le voyage s'inverse.


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orsqu'il reprend pied, le lutin se découvre entouré de gens, qui bien sûr n'ont rien remarqué, mais qui le bousculent car c'est jour de marché, et il est figé au milieu de la rue.

 « S'ils savaient !... balbutie-t-il en s'écartant. S'ils savaient...

 Reprenant doucement ses esprits dans l'encoignure d'un porche, son regard encore empli d'étoiles flotte sur les humains.

 Un fermier occupé à empiler ses cages de poulets l'interpelle.

 - Pourquoi tu me reluques comme ça, petit ?

 Le lutin s'excuse car en effet il l'observait ; quand soudain il tressaille. Cette lueur au fond de la prunelle qu'il vient de capter...

« ...c'est une luciole !!

 Mais oui !... En regardant bien...

 - Ça y est, tu m'a énervé, grogne le fermier qui, les joues empourprées, se saisit d'un poulet comme d'une matraque.

 Confus, le petit homme quitte précipitamment son porche et s'enfonce dans la foule.

 Une femme derrière son étal, dissimule des fruits abîmés sous les fruits sains ; une autre, d'une main discrète, guide le bras d'un aveugle ; une autre encore, soucieuse, calcule comment avec le peu d'argent dont elle dispose ramener de quoi satisfaire sa maisonnée. Plus loin, un homme se glisse entre les ménagères pour décrocher leur bourse.

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« Que de différences entre les gens !  s'étonne le lutin.

« J'hésitais à aborder la question de l'évolution, lui souffle l'ange, mais elle t'intrigue ; à juste titre car elle est la clé de tout.

 Le lutin se réfugie dans une ruelle adjacente plus au calme pour écouter l'ange, et s'adosse à un mur en prenant garde de ne pas se placer sous une fenêtre d'où pourrait être vidée une bassine d'aisance.

« L'évolution d'un germe humain, commence là où se termine celle d'un animal.
 - Tu veux dire, qu'avant d'habiter un homme, la luciole animait une plante ou un animal ?
- Pour les plantes ou les minéraux, c'est différent. Par contre, oui, un germe évolue à travers de nombreuses vies animales avant d'intégrer un homme.
 « Ne t'étonne donc pas de certains comportements résiduels. Ni de différences de niveau ; car il est long le chemin du "je-prends" au "je-donne".

 Le lutin sourit. Tant de choses s'expliquent. Ces farouches notions de territoire, la domination du plus fort...
 Mais sans oser la poser, une question le perturbe : « Comment la brutalité, la souffrance pourraient-ils  "affiner" ?!...

 L'ange lui répond par une image.

 Le lutin se revoit admirer et caresser des galets prélevés au torrent, songeant au temps qu'il a fallu à ces roches pour devenir aussi belles.

« C'est aux heurts et frottements causés par un roulis incessant qu'elles le doivent !  s'exclame-t-il, tout heureux d'avoir compris.

 - Donc les voleurs, les mauvais garçons, ne sont pas vraiment... "mauvais" ? suggère le lutin pour être sûr de bien comprendre.
 « Ils sont juste... "jeunes" ? Comme ces roches qui tombent dans le torrent, et qui devront souffrir longtemps avant d'être belles et lisses...?

- En effet. En attendant, leur rugosité va participer à lisser les autres.

« D'où l'utilité du brassage de gens si différents !  réalise le lutin.
 - Finalement, finalement... tout a un sens... » conclut-il rêveur.

« Merci ! Merci l'ange. J'ai hâte de partager tout cela avec Amélie ! Oh, bien sûr, elle va dire que ses amis...
 Une pensée l'interrompt.
« Les pierres abritées se croient chanceuses... alors qu'elles demeurent couvertes d'aspérités.

 « Peut-être un jour voudront-elle s'en débarrasser...

- Immanquablement, par la loi d'évolution. C'est pour cela que les germes de vie, non seulement connaissent le parcours qui les attend, mais en ont tracé les grandes lignes. Même les plus difficiles !

« Mais alors... mais alors Amélie... !? »

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