loupe

    

 Entrez le mot à rechercher
chevron
 
chevronB

Rêve d'enfant

J'avais peut-être 11 ans lorsque j'ai fait ce rêve. Nous n'avions pas la télévision, au cinéma ils passaient Hercule ou Sissi, et à la maison, le mot "mort" était superstitieusement évité .
J'avais plus de vingt ans lorsque j'ai entendu parler pour la première fois de "réincarnation"... et commencer à penser qu'il ne s'agissait pas d'un rêve mais d'une réminiscence.




 Mes yeux mettent un moment à s’accommoder à la pénombre. Je me trouve dans une vaste pièce. Au centre, une douzaine de cierges sur de hauts pieds de cuivre dispensent une lumière orangée. Entre ces candélabres, un cercueil laqué noir, ouvert, tire irrésistiblement mon attention.


 Un visage au profil émacié se détache du doublage en satin. L’homme est plutôt grand, il doit avoir dans les soixante dix ans. Bien qu’étendu et immobile, de la noblesse, de la fierté même, émanent de lui. Soudain un vertige me saisi, je m’exclame :

 - Mais... c’est moi !

 Cette certitude, bien qu’ahurissante, me vient du tréfonds de mon être. Mais ce qui m’étonne le plus, ce n’est pas de me reconnaitre en cet homme que je vois pour la première fois, c’est de me voir mort. J'ai beau me voir allongé, là, les yeux fermés, dans cette bière, je n’arrive pas à y croire.

« Qu’est-ce que je fais là ? »




 En quête d’une explication, je jette alentour un regard perdu. j'aperçois alors des personnes qui se recueillent devant le cercueil. N’émergent de l’ombre que le visage pâle d’une jeune femme, les manchettes et le col blanc de trois hommes. Il ne m'en faut pourtant pas davantage pour savoir qu’il y a là… mes enfants.

 Mais mes yeux reviennent aussitôt sur ce corps d’où la vie s’est retirée, et qui me plonge dans la plus insondable perplexité. Tandis que je le regarde – que je me regarde –, une idée stupide s’impose à moi : « Je suis mort ! »

 La densité émotionnelle oppressante qui sature la pièce et pétrifie tout, conforte cette invraisemblable évidence.

 - Allons donc ! S’insurge ma conscience. Je peux bouger, j’ai tous mes sens ! Ne suis-je pas en train de voir, de raisonner ?

 Ces arguments inattaquables, tels une vague bienfaisante, emportent la terreur qui paralysait mon esprit. Je peux respirer de nouveau, mes membres reprennent vie.

 « Pff, c’est une blague ! ou un truc comme ça... »

 Le soulagement me donne envie de rire. Magnanime, avant de tourner les talons, j'accorde à la pièce un dernier regard radieux. Étonnamment les gens sont toujours là, statufiés dans une profonde méditation. Mon sourire s’éclaire de malice :




« Eux aussi doivent croire que je suis mort ! Ils en sont même tellement sûrs qu'ils ne m’ont pas vu ! Allez, je vais les rassurer. »

 Un peu comme si je sortais d’une cachette je m’élance vers eux en agitant les mains :

- Eh, je suis là ! Ne soyez plus tristes ! Hou, hou !

 Mais alors, une angoisse du fond des âges m'étreint le cœur. Au fil de mes pas, la joie cède au doute, puis le doute à l’évidence. Il me faut admettre l’inadmissible, croire en l’incroyable : personne ne me voit. Personne ne m’entend !

 Brisé, je m’arrête. Me voici tout près d’eux, à les toucher. Mais leur regard ne cille pas. Ils ne perçoivent pas ma présence, pourtant si proche. Face à une aussi formidable énigme, mon cerveau, incapable d’avancer l’amorce d’une explication, tourne à vide.

 De dépit, mes bras retombent. Ce mouvement distrait un instant mon attention. Ma stupeur atteint alors son paroxysme car, d'abord incrédule puis épouvanté, je réalise qu’à travers mon bras droit, je continue à distinguer ces gens immobiles ! Mon corps, celui qui m'a permis de me déplacer, est transparent !

 Rien ni personne n’a bougé à mon approche, pas même le halo d’un cierge. Tout dans cette pièce est pétrifié dans une gangue de silence. Je n’ai aucune prise sur cette scène hallucinante. Figée, immuable, elle semble emportée dans le glacier du temps, et bien que j’en sois le personnage central... je n’y ai plus ma place !




« Votre regard sera dans l'étonnement car votre corps charnel sera inanimé et vous le survolerez dans un corps semblable et éthéré.
 « Le plus impressionnant est de se voir vivant tout en étant plus dans son corps de matière. Le plus douloureux c'est de parler, de crier et de ne pas être entendu par les siens.

 « Pour celui qui quittera la Terre le temps ne sera plus le même, il n'aura plus cette notion du temps que vous avez, vous, les humains. »
( R. Terral-Meyer, 'Lettres de l’invisible' )