Paris, novembre 1920

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  Hubert Malraison s’est installé au rez-de-chaussée du tramway à impériale. À peine assis, il vérifie à nouveau dans la poche intérieure de son costume noir, la présence de la lettre de Devouziers.

 Rassuré, son regard suit distraitement, à travers la vitre embuée, les passants, les bicyclettes, l’invraisemblable circulation des automobiles et des carrioles.




  Après force coups de clochette, le tramway fini par s'immobiliser devant la charrette qui empiète sur sa voie. Hubert ouvre nerveusement sa montre à gousset. La photo d'Élise capte son attention. C'est à chaque fois une souffrance, mais il l'accepte, car elle lui rappelle l'homme qu'il a été.

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 « Madeleine ! » annonce le contrôleur depuis la plate-forme arrière.

 Le vieil homme se lève précipitamment et descend en se frayant un chemin.

 Il fait un froid sec, mordant. Le boulevard de la Madeleine est là, et voici la Société Parisienne de Commerce. Le vieil homme a un mauvais pressentiment en voyant ce titre s’étaler sur la façade de manière arrogante.

 La dernière fois qu’il était venu – peu avant guerre –, « La Parisienne », comme elle se nommait plus simplement, s’annonçait par une simple plaque de cuivre, certes bien lustrée.




  À l’intérieur, d'abord surpris par la chaleur douillette, le vieil homme a un sursaut, il ne reconnaît rien. Le hall immense écrase d’emblée le visiteur. Qu'il soit solliciteur ou négociateur, il ne peut que se sentir petit, vulnérable. Une jeune femme, qui s'est portée à sa rencontre, se propose d'une voix discrète de lui être utile.

 - J’ai rendez-vous avec monsieur Devouziers, mademoiselle.

 Ayant jeté un coup d’œil à la dérobée aux vêtements d’un autre âge, l’hôtesse lève un sourcil d’étonnement, puis a un signe de tête respectueux.
 - Si vous voulez bien vous asseoir un instant monsieur...
 - Hubert Malraison.
 - Merci monsieur Malraison, je vais vous annoncer à monsieur Devouziers.

 Autour de lui l’acajou lustré, les tentures, le cuivre étincelant, le marbre, les voix feutrées, tout le met mal à l’aise. Il songe même à s’en retourner ; n'a-t-il pas déjà la réponse à sa requête ? Le prêt qu’il est venu solliciter ne lui sera pas accordé. Un espoir ténu le retient pourtant. Si "Monsieur" Devouziers a aussi promptement accepté de le recevoir, c’est peut-être que son ami, avant de s’éteindre, a laissé des instructions le concernant, et...

 - Monsieur Malraison ?
 - Oui ?
 - Monsieur Devouziers va vous recevoir. Si voulez bien me suivre...

 L’imposant escalier, la rampe en ronce de noyer, les appliques de cuivre massif, ce luxe encore, jusque dans chaque détail.

 Surgissant d’un bureau, un homme vêtu avec recherche fait quelques pas vers lui. Il bombe le torse pour essayer de le dépasser et masquer son embonpoint. Ses favoris épais rappellent les années 70. Tandis qu’il serre la main tendue, le vieil homme s'étonne de sa jeunesse. Lui-même se sent jaugé par des yeux qui, bien que vifs, n'apportent aucune vie au sourire convenu.

 - Bonjour monsieur Malraison. Désolé de vous avoir fait attendre.




  La voix est chaude mais on sent l’homme pressé. Le vieil homme assure que c’est sans importance mais le directeur de l’agence ne l’écoute pas ; avec grossièreté, il utilise la main qu'il tient encore pour l'introduire rapidement dans la pièce.

 Le bureau est si grand que trois fenêtres donnent sur le boulevard. Derrière les lettres énormes visibles depuis la rue on aperçoit la circulation, mais curieusement on le l'entend pas. Devouziers referme la porte capitonnée et tandis qu’il contourne l'imposant bureau, il indique un siège à son visiteur.

 - Monsieur Malraison, commence-t-il à peine assis, mon prédécesseur, aujourd’hui malheureusement disparu, vous avait accordé un prêt.

 - C’est exact, répond le vieil homme en se redressant légèrement.

 Triturant un coupe-papier en argent, Devouziers laisse passer un instant, appréciant que ce premier point soit entendu. Le vieil homme, lui, toujours intrigué par le silence qui règne dans la pièce malgré la proximité du boulevard, observe les ouvertures, et finit par constater que les fenêtres sont doublées.

 Sur un claquement de langue, Devouziers reprend la parole.

 - Il est apparu que monsieur Guillemain a fait preuve dans ce dossier de… disons-le, légèreté. Votre affaire n’est guère solide, vous en conviendrez.

 Avec une ombre de sourire, le directeur de la Société Parisienne de Commerce interprète le silence de stupéfaction de son client comme un acquiescement.

 « Pour être franc, enchaîne-t-il, si j’avais été consulté…
  Enfin, le prêt a été accordé, n’y revenons pas.




  Le remerciement tardant à venir, Devouziers avec un sourcil déçu et un soupir, poursuit.

 « Le document que nous avons ici indique bien le montant de ce prêt (mille deux cent Francs), mais n’en précise ni taux d’intérêt, ni dates d’échéances. C’est… extraordinaire. Vous reconnaitrez que…

 - Monsieur Guillemain était mon ami, s’indigne le vieil homme. Les remboursements n’en ont pas moins été toujours honorés en temps et en heure.

 - Précisément monsieur Malraison, précisément. Je ne dispose d’aucun échéancier, et vous comprendrez...





 - Une parole donnée vaut plus que vos paperasses.

 Le banquier a un haut le cœur, puis affiche un sourire indulgent. D'une voix patiente il entreprend de dégauchir le rustaud.

 - Monsieur Malraison, ses… papiers, sont nécessaires pour lier les gens sérieux en ce que l’on appelle…

 Agacé, le vieil homme l’interrompt à nouveau.

 - La parole donnée est le sceau des gens d’honneur monsieur. Elle les engage autrement que nul "papier" ne saurait le faire. Mon fils est mort pour la France. Quel contrat l’y liait ?
 « Mais, vous êtes jeune monsieur Devouziers, où avez-vous servi ?









 L’homme en bredouille de surprise et s'empêtre dans une explication que Malraison n'entend pas, mais il se reprend vite, puis porté par sa propre voix, son propos s’affirme : certaines présences étaient indispensables dans la capitale ; il fallait bien, n’est-ce-pas, continuer à gérer la France.




  « Les millions et la jeunesse donnent décidément toutes les assurances » songe le vieil homme. Sa pensée le porte tout naturellement vers son fils Bernard, devenu invalide.

 « Et mon Jeannot qui n’est pas revenu ! Et Élise qui ne l’a pas supporté et s’est laissée mourir... »



 - Monsieur Malraison ?
 - Oui, pardon.
 - Humm ! fait Devouziers assez fâché de constater qu’on ne l’écoutait pas. Je vous disais...
 - Moi aussi je l’avoue, l'interrompt une fois de plus le vieil homme songeur, si j’avais été colonel comme Monsieur votre père, j’aurais offert une place à mes fils, afin de ne point trembler à chaque instant pour leur vie.

 Cette parole agit comme un baume sur le directeur d’agence. Du coup, sa vanité refait surface. Le voici qui se rengorge en disant qu’en effet son père jouissait d’une influence au plus haut niveau, le Préfet lui-même…

 - Oui, continue Hubert Malraison sans prêter attention à son verbiage. Je le leur aurais proposé.

  Quand l’autre, intrigué, se tait enfin pour écouter la suite, il ajoute :

 « Mais aucun de mes fils n’aurait accepté.




 Un silence mortel accueille le trait. Le teint livide, le banquier cette fois renonce à ses effets et à son texte. La conclusion est bâclée d’une voix sans timbre :

 - Monsieur Malraison, nous devons appliquer les taux en cours à votre prêt.



 Deux feuilles jaillies d’un tiroir sont tournées vers le client.

 - Voici vos échéances. Vous remarquerez que la première est pour le premier du mois prochain, et prend en compte les agios courant depuis le premier jour du prêt, c’est-à-dire… le 2 juin 1913.

 C’est son arrêt de mort que le vieil homme a sous les yeux. Le sentant vaciller sous l’estocade, Devouziers ne dissimule pas le sourire qui tend ses lèvres minces.



 - Si vous voulez bien vous donner la peine de parafer cet exemplaire, ajoute-t-il en faisant glisser son plumier sur le plateau ciré. L’autre est pour vous.

 Hubert Malraison signe. Devouziers rafle le document. Le vieil homme sort sans un salut.




  « Imbécile ! lui crie sa conscience à peine dehors. Au lieu de penser à tes enfants, à tes ouvriers, à ton père, tu n’as écouté que ton orgueil. Tu te devais de sauver l’entreprise. En flattant ce vaniteux et en lui offrant une commission, tu aurais sans doute obtenu un étalement des traites.

 - JAMAIS ! s’écrie Hubert, faisant par là-même violemment sursauter la fleuriste qui agençait sa charrette devant une porte cochère.

 Le vieil homme ne songe même pas à prendre le tramway pour le retour. Il marche nerveusement, en proie aux tumultueuses pensées qui l’assaillent, mais s'étonne de devoir s’arrêter régulièrement pour souffler.





  Emportée dans son élan, une jeune femme le bouscule. Sans s'en excuser, elle lui adresse au contraire un regard courroucé tandis qu'elle ramasse le fume-cigarette qui lui a échappé.

 « Elle fumait. En pleine rue ! songe-t-il. De plus, suivant cette mode imbécile qui consiste à multiplier les signes extérieurs de liberté, elle s’est maquillée et a coupé ses cheveux. »







 À l’intersection de rue suivante, justement, un crieur de journaux annonce le procès intenté à un coiffeur par un mari estimant qu’il s’est fait « le complice du caprice de sa femme. »




  Malgré la présence des gardiens de la paix, passer d’un trottoir à un autre, entre les automobiles et les voitures attelées, tient de la gageure. D'ailleurs, les accidents sont si fréquents dans la capitale, qu'il est envisagé d’installer aux carrefours des rues, une signalisation électrique automatique !










  Au long de l'interminable boulevard Malesherbes, la mise en vente de la manufacture traverse l’esprit du vieil homme pour la première fois. Il la rejette aussitôt. L’idée s’éloigne, un moment ; puis glisse ses arguments, fait appel à la sagesse.









  En regagnant son bureau, Hubert Malraison soupèse les difficultés et les moyens qui lui restent.

 « Il y a peut-être une solution... »

Dans sa tête en feu les chiffres et les dates se jettent dans une sarabande.

 « ...Non. Impossible. »

 Sous le porche de la « Persévérante », des scintillements brouillent sa vue. Il s'arrête un instant et confie au portail qui le soutient :

 « Ami, tu es rongé par la rouille, moi par les créanciers. »






  Dans l’allée centrale de l’atelier de confection, une crampe fulgurante le saisit, le long du bras gauche tout d'abord, puis une main de fer lui étreint la poitrine. La douleur est telle qu'il suffoque et s'immobilise. Fermant ses yeux dont des larmes s'échappent, il demeure ainsi un temps inappréciable.

 Enfin, se sentant mieux, puis tout à fait bien, il rouvre les paupières, doucement, et reprend sa marche. Cependant l’angle inhabituel de sa vision le surprend ; comme si... mais oui, il flotte à une cinquantaine de centimètres du sol ! Heureusement aucun ouvrier ne prête attention à ce qui lui arrive. En fait, ils convergent tous, précipitamment, vers l’allée centrale.

 Irrité de les voir interrompre leur travail, Hubert décide, tout en réfléchissant à une sanction appropriée, de suivre Jacquelin qui se fraye un passage en écartant tout le monde. Au sol, il y a un corps ! Recroquevillé, immobile. Hubert Malraison, constate qu'il porte la même gabardine que lui.

 « C'est curieux, cet homme me ressemble ! se dit-il en s'approchant encore. En fait, non, il est plus petit.

  Tandis que les ouvriers échangent des regards inquiets, Pierre Legrand, dit Pierrot, se redresse en bredouillant quelque chose puis se précipite hors de l'atelier.

 Dix minutes ne se sont pas écoulées que le docteur Mérieux-Lebeyle arrive, essoufflé. Il se rendait à une visite quand Pierrot l’a entraîné sans ménagement dans la manufacture. Le médecin s’agenouille près du corps. Il plaque son oreille contre la poitrine. Presque aussitôt il se redresse, et installe l’homme à plat sur le dos.

À cet instant, frappé de stupeur, Hubert se reconnait.

 Après avoir arraché col et cravate, et mis la tête légèrement en arrière, les mains croisées sur la poitrine, il presse de tout son poids, à un rythme régulier.





  Tandis que le brave médecin s'échine à faire repartir son cœur, Hubert prend conscience qu’il « entend » les pensées, tantôt de peine, tantôt d'angoisse, qui agitent son entourage.

 « Allons, ce n’est rien ! leur dit-il. Retournez à votre tâche ! »

 Personne n'obéit à ses injonctions, aussi il élève la voix ; mais là encore, personne ne prête attention à lui.

 Hubert est stupéfait. Un incident étrange survenu au cours de sa prime jeunesse lui revient alors. Quand son ami Valentin était tombé du grand cerisier. Après un coma profond, il a rapporté à son réveil qu’il voyait ses parents s’inquiéter et s’activer autour de lui... comme s’il était suspendu par un fil au plafond ! Et qu'il entendait même Hubert s'inquiéter car c'est lui qui l'avait poussé à monter dans cet arbre pour chiper les cerises du voisin. Ils en avaient beaucoup ri tous les deux.

 « Serais-je dans le coma ?...

 Lorsque le médecin se redresse lentement, son front ruisselant et son silence expriment clairement : « Désolé, il n’y a plus rien à faire.

 La détresse des ouvriers et ouvrières est palpable. Que vont-ils devenir ?

 - Rupture d’anévrisme certainement, répond-il aux questions qui fusent.

 - En tombant ? demande Michelet.

 Jacquelin ne comprend guère mieux, mais il retire sa casquette, et ceux qui sont couverts l’imitent aussitôt maladroitement.

 « Allons ! Ils ne croient tout de même pas… !?

 Maria Léona s'est laissée choir contre un mur et pleure en silence.

 « Comment vais-je nourrir les enfants si la boite ferme ?

 Hubert capte sa pensée, sans même songer à s’en étonner.




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