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Le suicide de Carole

Extrait du livre d'Anne Givaudan

"La rupture de contrat"

Éditions S.O.I.S.

 « Dans ce livre je voudrais vous parler de ceux qui, après un passage sur terre qu’ils ont vécu comme un désespoir sans fin, ont voulu témoigner, de leur vie, et de leur après-vie. »

   Anne Givaudan, médium

____________

Partie 1/2

  Lentement, Carole s’enfonçait dans un univers qui n’avait plus aucun sens.
 Ses parents cherchaient vainement à la faire parler. La jeune fille ne voulait plus parler ni même manger. Ses parents au comble de l’inquiétude avaient fait appel aux meilleurs spécialistes et psychothérapeutes. Carole ne voulait plus vivre.
 Elle avait décidé de mettre fin à ses jours et rien ne l’en empêcherait.

 C’est dans l’armoire à pharmacie de sa mère qu’elle trouva la solution : des petites boîtes de somnifères s’alignaient devant elle, bien rangées et attirantes. Sa mère, parfois anxieuse, se faisait prescrire régulièrement ces cachets de peur d’en manquer lors de l’un ou l’autre de ses déplacements, bien qu’elle n’en prenne qu’occasionnellement. Les gélules roses et blanches porteuses d’oubli glissaient à présent, facilement dans la gorge de Carole, tandis qu’elle savourait le moment où le cauchemar qu’était devenue sa vie allait enfin s’arrêter… ou du moins, c’est ce qu’elle pensait. Tout lui semblait simple et la mort, en cet instant, ne lui paraissait pas dramatique, bien au contraire.

 Elle eut tout juste le temps de regagner sa chambre en titubant comme si elle avait trop bu. Un brouillard opaque s’interposa entre elle et le lit puis, plus rien… Juste une spirale sombre, dans laquelle la jeune fille se sentait aspirée sans aucune possibilité de contrôle…

 Carole venait tout juste de sortir de son corps et regardait à présent, épouvantée ce corps sans vie qui gisait sous elle.
 Un corps long et presque maigre était allongé là en travers de son lit et semblait avoir perdu toute lumière, toute consistance.
 Brutalement, un éclair de lucidité la traversa : elle se rendit compte que ce corps était à elle. Elle ne voulait surtout plus mourir. Elle voulut hurler :

 - J’ai peur, j’ai très peur, papa, maman, sauvez-moi ! »

 Seul le silence lui répondit. Dans la grande maison endormie, personne ne semblait l’entendre.
 Désespérée, Carole se précipita chez Mademoiselle, sa gouvernante. Elle la secoua, lui cria de venir et de la sauver :

 « Je suis trop jeune, je ne veux pas mourir »
suppliait-elle tandis que sa main passait à travers le corps de Mademoiselle qui se retourna et s’endormit à nouveau.

 « Au secours, au secours ! »
hurla-t-elle du haut des escaliers.

 Quelqu’un semblait enfin l’avoir entendu, elle perçut un bruit qui ressemblait à des pas venant de la cuisine, Carole reprit espoir tandis qu’elle surveillait anxieusement celui ou celle qui arrivait enfin.
 Qu’elle ne fut pas sa surprise de voir Lou, son gros labrador noir qui accourait sans hésitation à sa rencontre.

 Carole resta bouche bée.

 Il était là, il la voyait. Avec ses grands yeux plein de bonté, il la regardait même d’une étrange façon, il la fixait, comme s’il voulait comprendre et tout à coup, il grimpa les escaliers et se mit à gratter avec force à la porte de la chambre des parents de Carole.

 Ce gros chien aux yeux tendres était son seul espoir.

 - Qu’est-ce qui t’arrive, Lou, ça n’est pas une heure pour venir nous réveiller, grogna le père de Carole, tiré brutalement de son sommeil. Mais devant l’attitude insistante de son chien, il passa une robe de chambre et ouvrit la porte.

 Lou, sans une hésitation se dirigea vers la porte de la chambre de Carole, suivi du père qui comprit enfin.

 La jeune fille se colla sur le dos de son père :
« Jésus ou Dieu, faites qu’ils arrivent à temps » pria-telle sans savoir que faire d’autre.

 « Papa, ne me laisse pas mourir… »



 La jeune fille hors de son corps regarde le médecin qui, enfin là, s’active. Elle capte ses pensées et le remercie du fond du coeur. Ses gestes sont précis, il sait ce qu’il faut faire. Lorsqu’il se lève enfin, c’est avec beaucoup de compassion qu’il regarde les parents :

 - C’est trop tard, je ne peux plus rien pour elle, je suis vraiment désolé.

 Tout en disant cela, il pense à ses propres enfants, adolescents eux aussi et les cris désespérés des parents de Carole et de Mademoiselle lui sont insupportables.

 Le père de Carole raccompagne le médecin tandis que Carole le suit complètement anéantie, elle aussi.

 « Je suis morte et je ne peux même pas consoler mes parents, ni crier ma détresse, ni dire que je suis vivante puisque je suis là.
 Mon Dieu, que je suis mal, comme je me sens stupide, papa, maman, pardonnez-moi cette peine qui est la vôtre et que je n’ai pas voulue. Pas un instant je n’ai pensé à vous c’est vrai et maintenant, je ne veux pas mourir… Je ne veux plus, je ne veux pas… Je veux vivre. »

Les cris de Carole se perdent dans un infini sans écho et que personne n’entend. Seul Lou, le chien s’approche d’elle comme pour la consoler et lui dire qu’il la voit et sait où elle est.

 « Trop tard, je suis morte et pourtant je suis là… que vais-je faire maintenant ? »

 Carole sent le désespoir l’envahir à nouveau. Un désespoir immense, sans espoir de fin cette fois, le désespoir d’avoir raté quelque chose d’important. Ses pensées sont confuses :

 « Je ne peux même pas mettre fin à ce nouvel état, je pense encore, je vis et je ne peux pas mettre fin à cette souffrance qui m’habite. Que vais-je devenir ? »

 Un nouveau sanglot s’échappe de la jeune fille. La tristesse règne maintenant autour de son corps et dans la maison.

 « Coupable, je me sens tellement coupable ! »

 Carole erre dans la maison sans voir que le temps passe. L’enterrement a eu lieu et elle est toujours là à ne pas savoir que faire.

 Personne ne la voit et la peine de tous ceux qui l’aiment l’atteint au cœur de son âme.

 Carole capte les pensées qui lui parviennent des uns et des autres :

 Son père pense qu’il aurait dû agir plus vite et faire soigner sa fille plus tôt. Sa mère se reproche de ne pas avoir passé assez de temps auprès de cette jeune beauté grandissante et Mademoiselle regrette d’avoir jugé que les enfants riches n’avaient pas le droit de se plaindre.
 Son professeur de français se dit aussi qu’il aurait pu deviner ce malaise à travers l’attitude de Carole en classe.
 Sa meilleure amie s’en veut d’avoir un peu délaissé Carole depuis son accident (de moto dans lequel son ami a perdu la vie), mais elle avait tellement changé que la communication était devenue difficile.

 La jeune fille se sent terriblement impuissante à leur dire qu’elle les aime et que son malheur ne vient pas d’eux.

 « Comment ai-je pu ignorer tous ces gens qui m’aimaient et que je ne voyais plus, tant j’étais occupée par moi-même ? »


Partie 2/2

 Le temps passe sur terre et Carole est désormais dans un monde brumeux et sombre, le monde de ses remords, de ses doutes, de ses peurs. Elle reste là recroquevillée en attente d’un « je ne sais quoi » qui puisse la sauver de cet univers sans lumière.

 « Je ne peux même pas mettre fin à ce nouvel état, je pense encore, je vis et je ne peux pas mettre fin à cette souffrance qui m’habite. Que vais-je devenir ? »

 La tristesse règne maintenant dans la maison, personne ne la voit et la peine de tous ceux qui l’aiment l’atteint au cœur de son âme.

 Sa mère est devenue dépressive et, sous calmants, elle travaille de moins en moins tandis que son père est peu présent, toujours amoureux de sa femme mais impuissant à guérir sa douleur.
 La chambre de Carole est devenue un sanctuaire où personne ne peut entrer. Sa mère seule y passe des heures à prier devant les photos et les vêtements de sa fille.
 Mademoiselle n’a plus d’emploi et se morfond comme femme de ménage chez un couple d’anciens amis.

 Les parents de Carole vieillissent mal, seuls et sans amis, toujours unis mais tellement tristes. Carole pleure. Elle mesure avec effroi les conséquences de son acte.

 « Qu’ai-je fait ?  reste la question qui l’obsède.

 Dans la spirale sombre dans laquelle elle tourne sans fin, aux prises avec ses ombres, Carole sent un jour, ou peut-être une nuit, une main qui la saisit et la tire vigoureusement vers ce qu’elle ressent comme étant le haut de son monde. Carole n’oppose aucune résistance, tout est préférable à cette « prison mentale » dans laquelle elle s’est désormais enfermée.

 Dans ce qui subsiste d’elle, elle ressent un peu de lumière, un peu de chaleur. Tandis qu’elle s’en étonne, ses yeux commencent à percevoir la silhouette de celui ou de celle qui l’emporte ainsi. Tous deux s’arrêtent enfin, tandis que l’étreinte se desserre. Carole pousse une exclamation joyeuse :

 - Grand-père, c’est toi, mais qu’est ce que tu fais ici ?

 Le grand-père sourit tandis que Carole perçoit bientôt sa grand-mère et Tom (son ami récemment décédé en moto). Elle explose de joie tandis que son grand-père lui répond :

 - Nous t’avons cherchée et j’ai eu beaucoup de difficultés à te retrouver parmi les méandres de ton âme. Tu t’étais enfermée dans les brumes opaques et pernicieuses de tes émotions et il m’a fallu du temps avant de réussir à traverser les couches de ton univers. »

 - Que vont devenir ceux que j’aurais pu aider ?

- Dans ta vie prochaine, lui dit sa grand-mère, tu aideras ceux dont le chemin s’est modifié par ton acte et tu auras encore une fois la tentation de te donner la mort avec toutes les possibilités de passer à travers l’épreuve. Cette fois, tu devras réussir…

 - Cette fois, je réussirai ! répète Carole, je veux m’incarner rapidement et faire ce que j’ai à faire au mieux.

 La jeune fille, déterminée, me regarde avec ce regard lumineux que je rencontre chez ceux qui ont compris ce que la Vie attend d’eux et surtout ce qu’ils attendent d’eux-mêmes.

 À ce moment précis, en bas, sur terre, dans un quartier pauvre de Rio, une femme vient d’apprendre qu’elle est encore enceinte. C’est la quatrième fois en quatre ans et la nouvelle ne la réjouit pas.

 « Pourvu qu’au moins ce soit un garçon cette fois, se dit-elle.

 Carole me regarde et ses derniers mots sont remplis de tendresse :

 - Ce sera ma mère et je serai sa quatrième fille et pas la dernière. Je sais que ma vie ne sera pas facile, j’en ai vu quelques pans. Et pourtant cette fois j’accepte intégralement tout ce que j’attirerai à moi. Je veux faire de mon mieux avec les nouvelles cartes que je me suis données.

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